Deux personnes à revenu identique, exposées aux mêmes données sur les inégalités, votent différemment. L’une soutient la redistribution et l’action positive. L’autre s’y oppose. Ce n’est pas une anomalie à expliquer par la désinformation ou l’ignorance. C’est le résultat prévisible d’une différence profonde dans la façon dont chacune répond à une seule question : quand quelqu’un réussit, est-ce que cela se fait au détriment de quelqu’un d’autre ?
Cette conviction, que les économistes appellent la pensée à somme nulle, prédit les préférences politiques des Américains mieux que leur niveau de revenu. C’est ce que montre une enquête conduite en 7 vagues entre 2020 et 2023 auprès de 20 400 résidents américains, croisée avec quatre générations de données ancestrales. Le résultat bouscule une hypothèse centrale du débat public : l’idée que mieux informer les citoyens sur les inégalités changerait leurs préférences de politique économique.
La question est ancienne. Les économistes, les philosophes politiques et les stratèges électoraux y ont répondu de façons contradictoires. Pendant des décennies, un consensus implicite s’est imposé dans les cercles libéraux et progressistes : si les citoyens comprenaient mieux les inégalités, ils soutiendraient davantage les politiques pour les corriger. Il suffisait d’avoir les bons chiffres. De mieux communiquer. D’améliorer l’éducation économique.
Ce consensus est maintenant contesté par les données elles-mêmes.
L’essentiel
- Une enquête portant sur 20 400 résidents américains, conduite en 7 vagues entre 2020 et 2023, montre que la croyance en un monde à somme nulle prédit mieux les préférences politiques que le revenu
- Stefanie Stantcheva, lauréate de la médaille Clark 2025, a développé une méthode d’enquête qui mesure les raisonnements moraux derrière les attitudes fiscales et redistributives
- Deux personnes face aux mêmes chiffres sur les inégalités n’en tirent pas les mêmes conclusions si elles ne partagent pas la même vision du mérite et du hasard
- Le levier identifié : cibler le raisonnement moral plutôt que les seuls faits sur les inégalités de revenu ouvre un espace de compromis que les données seules ne produisent pas
- Cette ligne de recherche remet en cause l’hypothèse que l’information est le principal obstacle à la réforme fiscale et redistributive
Croire à un gâteau fixe
La pensée à somme nulle, dans sa formulation économique, désigne la croyance que la richesse totale est une quantité fixe. Si quelqu’un s’enrichit, c’est forcément aux dépens d’un autre. La réussite individuelle est un prélèvement sur un bien commun limité, pas la création de valeur nouvelle.
Cette vision n’est pas irrationnelle. Dans certains contextes, elle correspond à la réalité : une terre agricole dont la propriété change de mains, un poste unique attribué à un candidat plutôt qu’à un autre. Mais appliquée à l’économie dans son ensemble, elle est empiriquement fausse. La croissance économique crée de la richesse nette. L’innovation enrichit des producteurs sans appauvrir leurs concurrents à due concurrence. Un entrepreneur qui lance une entreprise prospère ne vole pas sa valeur ajoutée à quelqu’un d’autre.
Pourtant, les enquêtes montrent que cette croyance reste répandue. L’enquête mesure la pensée à somme nulle via 7 vagues entre 2020 et 2023 et relie ces mesures à des histoires familiales sur 4 générations. Elle ressemble moins à une opinion politique qu’à une disposition morale profonde. Moins à une conclusion tirée de faits qu’à un cadre qui détermine quels faits semblent pertinents.
C’est là que le travail de Stefanie Stantcheva devient décisif.
Ce que Stantcheva mesure que les autres ne mesurent pas
Stantcheva, professeure à Harvard et lauréate de la médaille Clark 2025 de l’American Economic Association, a bâti une partie de sa recherche sur une intuition simple : pour comprendre pourquoi les gens soutiennent ou rejettent la redistribution, il ne suffit pas de mesurer leur revenu, leurs préférences déclarées ou leur niveau d’information. Il faut comprendre le raisonnement moral qui structure leur lecture des inégalités.
Ses enquêtes ne posent pas seulement la question “êtes-vous pour ou contre telle politique ?” Elles explorent comment les répondants expliquent la réussite et l’échec. Est-ce le mérite personnel ? La chance ? L’héritage familial ? La discrimination ? Les réponses à ces questions morales prédisent les attitudes politiques avec une précision que les variables socioéconomiques classiques ne permettent pas d’atteindre.
L’enquête sur 20 400 résidents américains confirme ce résultat de façon robuste. Les personnes qui attribuent principalement la réussite au mérite individuel s’opposent davantage à l’action positive et à la redistribution fiscale, quel que soit leur revenu. Celles qui attribuent davantage la réussite au hasard, aux circonstances ou à l’origine familiale y sont plus favorables, même à revenus élevés. La variable de pensée à somme nulle, mesurée sur quatre générations de données ancestrales, reste prédictive après contrôle de l’ensemble des variables habituelles.
Ce n’est pas un résultat sur les opinions. C’est un résultat sur la structure cognitive qui produit ces opinions.
Pourquoi l’information seule ne suffit pas
Les implications politiques de cette recherche sont inconfortables pour une certaine tradition libérale. Elle suggère qu’une partie significative du désaccord politique sur la redistribution, l’immigration ou l’action positive n’est pas un désaccord sur les faits, mais un désaccord sur les principes moraux qui donnent aux faits leur signification.
Montrer à deux personnes les mêmes données sur la mobilité sociale intergénérationnelle aux États-Unis produit deux réactions différentes selon leur cadre moral. Celle qui croit au mérite y verra une preuve que le système fonctionne pour ceux qui travaillent dur. Celle qui croit au poids du hasard et de l’origine y verra une preuve que le système est injuste. Elles ne se trompent pas sur les données. Elles les lisent à travers des prismes différents.
Ce constat est à mettre en regard d’une littérature abondante sur les croyances économiques et la politique. Daron Acemoglu et Simon Johnson ont montré comment la distribution du pouvoir détermine qui bénéficie du progrès technologique. Mais leur cadre s’intéresse aux institutions qui canalisent les gains, pas aux croyances qui légitiment ou contestent cette distribution. Stantcheva descend d’un cran : elle interroge le substrat moral sur lequel les préférences institutionnelles reposent.
La question devient alors : si l’information ne change pas les croyances fondamentales sur le mérite et le hasard, qu’est-ce qui les change ?
Ce que les données généalogiques révèlent sur la transmission des croyances
L’aspect le plus frappant de cette recherche est peut-être le moins commenté : la pensée à somme nulle se transmet entre générations. Les données couvrant quatre générations de familles américaines montrent une corrélation significative entre les dispositions morales des ancêtres et celles des descendants actuels, après contrôle de l’ensemble des variables socioéconomiques.
Cette transmission n’est pas entièrement biologique. Les chercheurs identifient des canaux plausibles : la socialisation familiale, les récits transmis sur la réussite et l’échec, les expériences vécues dans des contextes économiques particuliers qui ont marqué une génération et influencé comment elle a éduqué la suivante. Les familles qui ont traversé des périodes de forte concurrence pour des ressources rares, ou qui appartiennent à des communautés où la réussite des uns était perçue comme une menace directe pour les autres, transmettent cette disposition plus fortement.
Ce résultat a une implication directe sur le débat américain sur la polarisation politique. La divergence des visions du mérite entre démocrates et républicains n’est pas simplement le produit de la fragmentation médiatique ou de la désinformation. Elle s’enracine dans des histoires familiales longues, dans des expériences communautaires sédimentées sur plusieurs générations. Ce qui rend le travail de ciblage de l’information encore plus difficile qu’il n’y paraît.
La tension entre Stantcheva et la tradition libérale classique
Cette ligne de recherche entre en tension directe avec une hypothèse centrale de l’économie politique libérale, celle que Tyler Cowen ou Johan Norberg défendent sous différentes formes : si les marchés produisent de la croissance et que les citoyens comprennent comment les marchés fonctionnent, le soutien aux politiques pro-croissance et pro-marché devrait naturellement s’élargir.
Stantcheva ne dit pas que cette hypothèse est fausse. Elle dit qu’elle est incomplète. La compréhension des mécanismes économiques est filtrée par des croyances morales préalables sur ce qui est juste et injuste. Un citoyen qui croit que la réussite est largement déterminée par le mérite peut très bien comprendre parfaitement les mécanismes du marché et conclure que la redistribution est illégitime, pas parce qu’il est mal informé, mais parce que son cadre moral l’y conduit logiquement.
À l’inverse, un citoyen convaincu que la réussite dépend largement du hasard et de l’origine peut soutenir une redistribution agressive tout en comprenant parfaitement les effets potentiellement désincitatifs d’une fiscalité élevée, parce que ces effets lui semblent un prix acceptable pour corriger une injustice qu’il considère comme structurelle.
Ce n’est pas de l’ignorance. C’est un désaccord philosophique profond, et les données le confirment.
La tension ici n’est pas résolue par les données de Stantcheva. Elle est éclairée. On comprend mieux pourquoi le débat sur les inégalités aux États-Unis reste bloqué malgré des données de plus en plus précises sur la mobilité sociale, les écarts de revenus et les effets des politiques fiscales. Les données ne sont pas le problème. Le désaccord porte sur les principes qui permettent d’interpréter ce que les données signifient moralement. C’est d’ailleurs un angle que l’étude des marchés du travail et de la protection sociale illustre différemment : les institutions ne fonctionnent que si les acteurs leur font confiance, et cette confiance est elle-même conditionnée par des croyances sur l’équité.
Le levier identifié : raisonner sur le mérite, pas sur les chiffres
La conclusion opérationnelle de la recherche est aussi sa partie la moins développée, ce qui laisse un espace ouvert. Les chercheurs identifient un levier plausible : si les croyances morales sur le mérite et le hasard prédisent mieux les préférences politiques que le revenu, alors cibler ces croyances directement, plutôt que d’améliorer l’information factuelle sur les inégalités, ouvre un espace de compromis différent.
Concrètement, cela veut dire plusieurs choses. D’abord, montrer que la réussite dépend plus largement que les individus ne le pensent de facteurs hors de leur contrôle, code postal, réseau familial, conjoncture macroéconomique au moment de l’entrée dans le marché du travail, sans nier la réalité du mérite individuel. Ce n’est pas nier l’agentivité personnelle. C’est élargir le cadre dans lequel elle opère.
Ensuite, construire des politiques redistributives qui reconnaissent explicitement la tension entre mérite et chance, plutôt que d’évacuer l’une au profit de l’autre. Les travaux de Stantcheva sur la fiscalité montrent que des réformes présentées comme un correctif à la chance non méritée obtiennent un soutien plus large que des réformes présentées comme une ponction sur le mérite. La même politique, encadrée différemment, rencontre une opposition différente.
Enfin, reconnaître que la transmission intergénérationnelle des croyances limite la vitesse du changement. Les dispositions morales sur le mérite ne se modifient pas après une campagne d’information bien conçue. Elles évoluent sur des décennies, au rythme des expériences vécues et de la socialisation familiale.
Ce dernier point est important pour ne pas retomber dans un autre optimisme naïf, cette fois sur la capacité du “raisonnement moral ciblé” à transformer rapidement les préférences politiques. Stantcheva ouvre une piste. Elle ne promet pas un raccourci.
Ce que cela dit du débat américain sur l’action positive et l’immigration
L’enquête mesure les préférences sur trois domaines précis : la redistribution fiscale, l’action positive, et l’immigration. Dans les trois cas, la pensée à somme nulle prédit les positions mieux que le revenu. Le résultat est particulièrement fort sur l’immigration, ce qui n’est pas surprenant : le débat américain sur l’immigration est structuré en grande partie autour de la question de savoir si les immigrés “prennent” des emplois, des aides sociales ou des ressources aux résidents existants.
Cette lecture somme nulle de l’immigration est empiriquement contestée par la plupart des études économiques disponibles, qui montrent que l’immigration augmente la taille du gâteau plutôt qu’elle n’en redistribue les parts existantes. Mais si la croyance à somme nulle est une disposition morale stable, transmise sur plusieurs générations, la confrontation aux données ne suffit pas à la modifier.
C’est un point que la recherche de Stantcheva partage avec les travaux sur la démocratie et la formation des opinions dans les médias fragmentés. La polarisation sur l’immigration n’est pas principalement un problème d’information. Elle est un problème de cadres moraux incompatibles sur ce que signifie la réussite dans une économie ouverte.
Le débat reste ouvert sur une question que les données de Stantcheva n’épuisent pas : est-ce que les cadres moraux sur le mérite sont eux-mêmes des constructions façonnées par des intérêts économiques et politiques identifiables ? Tyler Cowen et la tradition libérale de marché répondraient que ces croyances reflètent souvent des intuitions bien fondées sur le fonctionnement des marchés. Stantcheva, en mesurant leur transmission familiale sur plusieurs générations, suggère qu’elles reflètent aussi des histoires, des peurs et des expériences qui n’ont pas toujours suivi les mêmes frontières que les arguments économiques rationnels.
La question que cette recherche laisse ouverte est celle-ci : si les croyances morales sur le mérite sont plus stables que les préférences politiques déclarées, que faut-il réformer en premier, les politiques ou les récits qui les rendent acceptables ?
Sources
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Travaux de Stefanie Stantcheva — NBER / American Economic Review (IDEAS/RePec)
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American Economic Association — Médaille Clark 2025, Stefanie Stantcheva (aea.org)
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Alesina, A., Miano, A. & Stantcheva, S. — “Immigration and Redistribution”, NBER Working Paper 24733, 2018 ; publié dans Review of Economic Studies, 2023 (sans lien — disponible via NBER)
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Acemoglu, D. & Johnson, S. — Power and Progress, PublicAffairs, 2023 — voir aussi la fiche de lecture du JdP
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Cowen, T. — The Complacent Class, St. Martin’s Press, 2017 (sans lien)
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Chetty, R. et al. — données sur la mobilité sociale intergénérationnelle, Opportunity Insights (opportunityinsights.org)
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Publication primaire : AER 2026 — Zero-Sum Thinking and Political Divides
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Social Economics Lab — Zero-Sum Thinking and Political Divides, papier complet 2026