Un médecin européen sur trois a plus de 55 ans. Selon une estimation fondée sur des seuils minimaux de couverture universelle, l’UE avait un déficit approximatif de 1,2 million de médecins, infirmiers et sages-femmes en 2022. La demande de soins augmente à mesure que la population vieillit, tandis que l’équipe médicale approche de l’âge de la retraite : les deux courbes se croisent en ce moment, et les formations ouvertes n’avancent pas au même rythme.
L’essentiel
- L’UE manque de 1,2 million de médecins, infirmiers et sages-femmes en 2022, selon OECD Health at a Glance: Europe 2024.
- Plus d’un tiers des médecins européens ont plus de 55 ans ; un quart des infirmiers aussi, avec des risques de croissance insuffisante des diplômés infirmiers et un recul de l’intérêt des jeunes pour ces métiers.
- La démographie aggrave les deux côtés du problème en même temps : davantage de patients âgés, une offre effective de soignants risquant de ne pas suivre la demande, notamment en raison des départs à la retraite et de la baisse des heures travaillées.
- Certains pays nordiques et les Pays-Bas expérimentent des modèles de partage des tâches entre professions qui libèrent du temps médical sans ouvrir de nouvelles facultés.
- Sans arbitrages sur la formation, l’organisation du travail et le recours aux outils numériques, l’écart risque de s’aggraver.
Un déficit qui précède la vague
Le chiffre de 1,2 million correspond au manque constaté en 2022, avant que la génération des baby-boomers ait pleinement basculé dans la dépendance. Les systèmes de santé européens fonctionnent déjà en sous-effectif. La crise est en cours.
L’OCDE documente le phénomène depuis plusieurs éditions de son rapport biennal. Les effectifs ont augmenté dans de nombreux pays, tandis que le vieillissement accroît simultanément la demande de soins. La pandémie a provoqué des sorties anticipées de la profession, notamment parmi les infirmiers, accentuant les tensions. Les tensions varient selon le métier et l’indicateur : l’Italie et la Bulgarie se distinguent notamment par le vieillissement des médecins, tandis que l’Allemagne et la Grèce présentent des difficultés spécifiques. Les pays nordiques et les Pays-Bas s’en tirent relativement mieux, pour des raisons qui méritent d’être comprises.
La structure d’âge des médecins est le signal le plus préoccupant. Une forte proportion de professionnels de plus de 55 ans accroît le risque de nombreux départs à la retraite dans les années à venir. On sait combien de médecins vont sortir. La question est de savoir combien entrent. Et là, les chiffres de formation n’annoncent pas de rattrapage rapide : former un médecin prend dix à douze ans entre le début des études et la fin de la spécialisation.
Les premiers diplômés de médecine peuvent sortir environ six ans après le début effectif de leur cursus, tandis que les spécialistes arrivent plus tard.
Le vieillissement pousse la demande au moment le plus défavorable
Les Européens vivent plus longtemps. C’est une réussite collective, documentée et mesurable. Mais vivre plus longtemps ne signifie pas vivre en bonne santé plus longtemps dans les mêmes proportions. Les indicateurs de l’OMS sur les années de vie en bonne santé, ce que les épidémiologistes appellent HALE, pour Healthy Life Expectancy, montrent que l’espérance de vie gagnée ces trente dernières années l’a été en partie avec des pathologies chroniques : diabète, insuffisance cardiaque, démences, troubles musculosquelettiques. Ces maladies ne tuent pas vite.
Elles consomment du temps médical sur des années, voire des décennies.
Un patient atteint de démence mobilise du personnel soignant de façon quasi continue. Un diabétique de type 2 consulte plusieurs fois par an, parfois plusieurs spécialistes. Un patient en insuffisance cardiaque chronique génère des hospitalisations répétées. Multipliez ces trajectoires par le nombre de personnes qui entrent dans ces catégories chaque année en Europe : la pression sur les effectifs médicaux est arithmétique, pas hypothétique.
L’Italie et la Grèce comptent parmi les pays de l’UE les plus vieillissants, avec des défis importants de main-d’œuvre sanitaire. Selon les scénarios de Destatis, l’Allemagne pourrait manquer d’environ 90 000 à 350 000 personnels infirmiers à l’horizon d’une dizaine d’années, dans un pays qui peine déjà à pourvoir les postes ouverts dans les hôpitaux ruraux. La géographie aggrave le problème : les soignants se concentrent dans les villes, les personnes âgées vivent souvent dans des zones où l’offre est la plus mince.
Les limites du financement seul
La réponse politique la plus fréquente est budgétaire : augmenter les salaires, ouvrir des postes, financer des formations. Ces mesures sont nécessaires, mais insuffisantes.
Augmenter les salaires améliore la rétention, mais ne crée pas de soignants supplémentaires à court terme. Ouvrir des facultés de médecine produit des effets visibles dans dix ans. Et financer davantage de formations infirmières ne règle pas seul la question de l’attractivité d’un métier où certains quittent avant quarante ans, épuisés par les conditions de travail.
La recherche sur l’efficacité comparée des systèmes européens, notamment les travaux synthétisés dans la littérature PMC sur la performance hospitalière, pointe un problème structurel : l’organisation du travail n’a pas évolué au même rythme que les besoins. Des actes qui pourraient être délégués à des infirmiers spécialisés ou à des pharmaciens restent réservés aux médecins par la réglementation. Selon l’OCDE, jusqu’à 30 % de certaines tâches administratives répétitives pourraient être au moins partiellement automatisées.
Le problème est à la fois quantitatif et organisationnel. Certains pays ont commencé à agir sur ce second levier.
Les modèles qui libèrent du temps médical
Les Pays-Bas ont développé depuis les années 2000 un système d’infirmiers praticiens, des infirmiers avec une formation complémentaire de deux à trois ans, qui peuvent prescrire, diagnostiquer et gérer des pathologies chroniques sans recours systématique au médecin. Le modèle a réduit les délais d’attente pour les consultations courantes et libéré du temps spécialisé pour les cas complexes.
La Finlande et la Suède ont étendu les compétences des infirmiers en zones rurales, où la faible densité médicale rendait l’accès aux soins intermittent. Les infirmiers y assurent le premier contact, orientent et traitent une partie des consultations, avec un protocole de téléconsultation médicale pour les situations qui dépassent leur niveau de délégation. Cette réorganisation est conçue comme durable.
Le Royaume-Uni, hors UE mais observé de près par ses voisins, a déployé les « physician associates », des professionnels de santé intermédiaires formés en deux ans après une licence scientifique. Le déploiement a suscité des tensions avec les médecins généralistes sur la question de la délimitation des responsabilités, ce qui montre que la réorganisation n’est pas neutre socialement et réclame une négociation sectorielle sérieuse.
Ces modèles partagent un principe : déléguer vers le bas ce qui peut l’être, réserver vers le haut ce qui exige la formation la plus longue. La médecine n’est pas un bloc monolithique. Une grande partie des consultations courantes, renouvellement d’ordonnance, suivi de pathologie chronique stabilisée, bilan préventif, peut être assurée par des professionnels formés différemment, plus rapidement, et en nombre plus facilement ajustable.
Le numérique comme amplificateur, pas comme substitut
L’intelligence artificielle entre dans les systèmes de santé européens par plusieurs portes : lecture d’imagerie médicale, aide au diagnostic, gestion des dossiers patients, prédiction des réadmissions hospitalières. Les gains de temps documentés dans les services de radiologie et d’anatomopathologie sont réels. Un radiologue assisté par un système d’analyse d’image traite davantage de dossiers par journée, avec une attention maintenue sur les cas complexes que le système lui signale en priorité.
Mais le numérique ne soigne pas. Il aide à soigner plus efficacement. La distinction compte, parce qu’elle délimite ce que la technologie peut apporter au problème d’effectifs. Elle peut amplifier la capacité de chaque soignant. Elle ne remplace pas le contact humain dans les soins de longue durée, le diagnostic clinique d’une situation complexe, ou l’accompagnement en fin de vie.
L’enjeu pour les années à venir est de savoir si les systèmes de santé européens sauront combiner plusieurs leviers : réorganisation des compétences, formation de profils intermédiaires, investissement dans l’attractivité et les conditions de travail des soignants, et outillage numérique des professionnels existants. Chaque levier pris séparément est insuffisant. Ensemble, ils pourraient réduire l’écart sans attendre que les facultés de médecine produisent une génération entière de diplômés supplémentaires.
L’organisation du travail comme levier d’ici 2035
Ce déficit d’effectifs pose une question de fond qui dépasse le budget et la formation : une équipe médicale vieillissante doit trouver les formes organisationnelles lui permettant de servir une population elle-même vieillissante.
Deux trajectoires se dessinent, sans qu’on puisse aujourd’hui dire laquelle dominera.
Dans la première, les systèmes de santé recourent de plus en plus au recrutement international, tandis que l’évolution des heures travaillées varie selon les pays et les professions. Des soignants formés en Roumanie, en Pologne ou aux Philippines comblent les postes vacants en Allemagne ou aux Pays-Bas. Cette solution fonctionne à court terme. Elle creuse les inégalités de soin entre pays d’origine et pays d’accueil : un infirmier roumain qui part à Berlin est un infirmier en moins dans les hôpitaux de Cluj. Le recrutement international peut fragiliser les pays d’origine lorsque leurs personnels de santé sont déjà insuffisants, comme l’illustrent les données du rapport OECD Health at a Glance 2024 sur la mobilité des professionnels de santé.
La question du coût collectif de cette circulation mériterait un débat européen qui n’a pas encore eu lieu.
Dans la seconde trajectoire, les systèmes investissent dans la reconversion de leurs propres effectifs et dans la création de nouveaux profils professionnels. Des aides-soignants deviennent infirmiers accélérément. Des infirmiers deviennent praticiens spécialisés. La durée de formation se comprime par des cursus en alternance et des validations d’acquis. Cette voie est plus lente à lancer mais plus soutenable, parce qu’elle construit une capacité interne au lieu de la prélever ailleurs.
Les deux trajectoires peuvent coexister. Ce qui est moins tenable, c’est de ne faire ni l’un ni l’autre et d’espérer que le problème se résorbe seul. Les données OCDE montrent un déficit important en 2022 et des pressions persistantes. Les tensions varient selon les pays et les domaines. Il se referme par des choix, pas par inertie.
Un signal à suivre dans les années qui viennent : l’évolution des indicateurs d’années de vie en bonne santé. Si la compression de la morbidité, le fait de rester valide plus longtemps avant de devenir dépendant, progresse plus vite que prévu, la demande de soins intenses pourrait être décalée dans le temps, ce qui donnerait aux systèmes de santé une marge de manœuvre supplémentaire. Les données de l’OMS sur ce point sont à surveiller à chaque mise à jour. Pour l’instant, les gains restent modestes et inégaux selon les pays.
Les arbitrages que les gouvernements évitent encore
Former des soignants coûte. Revaloriser les métiers d’infirmier et d’aide-soignant pour les rendre attractifs coûte. Réorganiser les compétences suppose de négocier avec des ordres professionnels qui défendent leurs périmètres. Et financer tout cela dans des pays où la dette publique est déjà sous contrainte, comme l’explique en détail la lecture d’Agnès Verdier-Molinié sur les arbitrages budgétaires français, exige des arbitrages que peu de gouvernements ont eu le courage de formuler clairement.
La Commission européenne a mis la question des effectifs soignants à l’agenda depuis 2021, avec le programme EU4Health et plusieurs appels à projets sur la formation et la mobilité. Mais l’organisation des systèmes de santé reste une compétence nationale. Bruxelles peut financer, coordonner, recommander. Elle ne peut pas décider à la place de Paris, Berlin ou Rome combien de places ouvrir en faculté de médecine, ni comment réformer les professions réglementées.
Ce découpage de compétences n’est pas absurde, la santé est sensible aux contextes nationaux et à l’organisation locale des soins. Mais il peut ralentir les ajustements dans un domaine où le temps de formation est long et les effets des décisions d’aujourd’hui ne se voient que dans une décennie.
Chaque système de santé européen devra décider s’il engage dès maintenant les reconversions, les délégations de tâches et les investissements en formation que les chiffres de l’OCDE rendent nécessaires, ou s’il attend que la situation devienne insoutenable. Certains pays ont déjà fait ce choix. D’autres restent dans l’expectative. L’écart entre les deux groupes sera visible, dans dix ans, dans les délais d’attente aux urgences et dans l’accès aux soins dans les territoires les moins denses.
Sources
- OECD Health at a Glance: Europe 2024, OCDE, 2024
- OECD Health at a Glance: Europe, éditions 2020-2022, données sur la mobilité des professionnels de santé et les effectifs par pays
- OMS, indicateurs HALE (Healthy Life Expectancy), base de données Observatoire européen de la santé
- Littérature PMC sur l’efficacité comparée des systèmes hospitaliers européens, PubMed Central



