Des centaines de milliers d’Européens meurent chaque année de maladies que la médecine sait prévenir. En 2022, environ 14 % de l’ensemble des décès dans l’UE, et 725625 décès avant 75 ans, relevaient de causes prévenables selon Eurostat. Les lacunes concernent notamment le financement, en plus de la mise en œuvre des politiques. Les lacunes concernent aussi la capacité des États à transformer une politique décidée en infrastructure durable au-delà des cycles électoraux.

L’essentiel

  • En 2022, environ 14 % des décès dans l’UE relevaient de causes prévenables selon Eurostat ; le rapport OMS Europe 2025 estime 1,8 million de décès liés aux maladies non transmissibles évitables par an dans la Région européenne.
  • La mise en œuvre demeure inégale selon les États : contrôle du tabac, réduction du sel, étiquetage nutritionnel progressent à des rythmes variables d’un pays à l’autre.
  • Le déficit d’exécution tient souvent à des obstacles institutionnels qui rendent difficile la continuité des programmes au-delà des alternances.
  • L’essai lyonnais NCT07391462 (2026) teste une architecture de suivi numérique qui pourrait allonger la durée de vie des programmes de prévention au-delà des mandats.
  • L’horizon 2030-2035 sera probablement celui d’une bifurcation : soit les États européens construisent des agences de prévention structurellement protégées du cycle électoral, soit les coûts hospitaliers et les pertes de productivité décident à leur place.

Un tiers des morts ne sont pas une fatalité

Les maladies cardiovasculaires, les cancers liés au tabac, les complications du diabète de type 2 : ces pathologies tuent massivement et prévisiblement. Elles partagent des facteurs de risque que les épidémiologistes connaissent par cœur depuis les années 1970 : tabac, sel, graisses saturées, sédentarité, alcool. Et pour chacun de ces facteurs, il existe des interventions dont l’effet sur la mortalité est étayé par un corpus de preuves scientifiques.

Le WHO NCD Progress Monitor 2025 évalue la capacité des États à mettre en œuvre ces interventions. L’OMS Europe estime qu’environ 1,8 million de décès annuels sont évitables dans la Région européenne, dont 60 % prévenables par la réduction des risques et des interventions de santé publique, déployables sans technologie de pointe, souvent peu coûteuses à mettre en œuvre. Le rapport State of Health in the EU 2025, piloté par l’OCDE, confirme ce diagnostic en ajoutant une dimension budgétaire : les dépenses de prévention représentent moins de 3 % des dépenses totales de santé dans la plupart des États membres, tandis que les soins curatifs et de réadaptation constituent la plus grande part des dépenses, soit près de 60 % en 2022.

Ce déséquilibre n’est pas nouveau. Il est documenté, discuté, déploré depuis vingt ans dans les enceintes européennes. Ce qui ressort des données 2025, c’est que l’écart entre ce que les États savent faire et ce qu’ils font réellement persiste.

Le tabac, le sel et l’étiquette : trois leçons d’implémentation

Prenons trois exemples concrets pour mesurer l’ampleur du problème.

Le contrôle du tabac est l’intervention de santé publique la mieux documentée de l’histoire. Les taxes élevées réduisent la consommation, les espaces sans fumée protègent les non-fumeurs, l’interdiction de publicité réduit l’entrée des jeunes dans le tabagisme. Chaque composante est validée par des décennies de données. Pourtant, selon le NCD Progress Monitor 2025, plusieurs États membres de l’UE n’ont toujours pas atteint le seuil recommandé par l’OMS pour les taxes sur les produits du tabac, et l’application des interdictions de publicité reste hétérogène.

La réduction du sel dans les aliments transformés suit la même logique. Une baisse de la consommation moyenne de sel d’un ou deux grammes par jour réduit significativement la pression artérielle à l’échelle de la population, et donc les accidents vasculaires cérébraux et les infarctus. Cette intervention passe par des accords ou des réglementations sur les industriels de l’agroalimentaire, sans exiger de changement de comportement individuel. La Finlande et le Royaume-Uni, avant son départ de l’UE, ont réussi à abaisser durablement les niveaux de sel dans les produits transformés, selon les données 2025. La majorité des États membres n’ont pas de programme structuré.

L’étiquetage nutritionnel sur la face avant des emballages illustre une troisième forme de résistance. Le Nutri-Score, dont l’efficacité pour orienter les choix des consommateurs est soutenue par des études publiées dans The Lancet et le British Medical Journal, reste facultatif en Europe. La Commission européenne a annoncé une proposition de réglementation, repoussée plusieurs fois sous la pression des lobbies agroalimentaires. Le résultat : une mosaïque de systèmes nationaux incompatibles, une information nutritionnelle illisible pour qui voyage ou achète en ligne, et des industriels qui appliquent les règles du marché le moins exigeant.

Ces trois cas racontent la même histoire : les preuves scientifiques ne manquent pas, les exemples de réussite existent, les mécanismes sont compris. Ce qui bloque est ailleurs.

L’écart entre décision et exécution : un problème institutionnel

De nombreux États membres restent en retard dans la mise en œuvre de politiques de prévention qu’ils ont adoptées, bien que certains pays aient atteint les cibles de réduction de la mortalité prématurée.

La réponse tient à une mécanique bien décrite dans la littérature de science politique. Les effets des politiques de prévention varient fortement : certaines interventions ont un impact mesurable en moins de cinq ans, d’autres exigent un horizon plus long. Les gouvernements qui investissent en prévention supportent des coûts politiques immédiats : frictions avec les industriels, changements d’habitudes imposés, pression fiscale sur des produits populaires. Les bénéfices peuvent être recueillis par d’autres gouvernements successifs. Certaines politiques de prévention ont des bénéfices de long terme, mais des interventions OMS peuvent aussi produire des effets mesurables au cours d’un cycle électoral.

Une deuxième raison tient à l’organisation administrative. Les programmes de prévention exigent une coordination entre de nombreux ministères : santé, agriculture, éducation, finances, collectivités locales. Cette coordination est coûteuse en énergie politique et en temps administratif. Elle ne se maintient pas spontanément et nécessite une architecture institutionnelle explicitement conçue pour durer au-delà des alternances. De nombreux États européens n’ont pas construit cette architecture.

Les plans nationaux de prévention existent souvent sur le papier et perdent en vigueur à chaque changement de ministre.

Cet écart entre décision et exécution est d’ailleurs un sujet qui dépasse la santé. Il touche aussi la politique industrielle, la transition énergétique ou la formation professionnelle, comme le montrent d’autres analyses du journal sur la santé mentale comme ligne de budget sacrifiée en premier.

Le problème spécifique à la prévention des maladies chroniques est qu’il cumule les deux obstacles : temporalité longue et coordination complexe. C’est ce que les économistes de la santé appellent le « déficit d’implémentation », distinct du déficit de connaissance. On sait quoi faire. On n’a pas construit les conditions pour le faire durablement.

Les pays qui ont réussi et pourquoi

Il serait inexact de dire que la prévention à grande échelle est impossible. Certains États ont démontré le contraire, et leurs trajectoires méritent d’être prises au sérieux.

La Finlande est le cas le plus documenté. À partir des années 1970, le pays affichait des taux de maladies cardiovasculaires parmi les plus élevés d’Europe occidentale. Le North Karelia Project a été lancé en 1972 à la suite d’une pétition locale et d’une préparation par des institutions sanitaires finlandaises : réduction du sel, remplacement des graisses saturées, campagnes de sensibilisation au tabac. L’industrie alimentaire a ensuite participé à certaines interventions. En trois décennies, la mortalité cardiovasculaire a chuté de plus de 80 % dans la région pilote.

La technologie médicale n’était pas l’élément central de cette réussite.

La durée a joué un rôle important : le programme a persisté en s’inscrivant dans des institutions locales et des pratiques industrielles, plutôt que dans un plan ministériel unique.

Le Danemark a suivi un chemin similaire sur le sel, en travaillant directement avec les boulangers et les charcutiers pour reformuler les recettes. Le résultat a été une baisse mesurable de la consommation moyenne et, selon les études de suivi publiées dans des revues de santé publique, une réduction associée de l’hypertension.

Ces succès partagent trois caractéristiques. D’abord, une ancrage dans des institutions infranationales ou sectorielles qui survivent aux alternances gouvernementales. Ensuite, une transformation des chaînes de production alimentaire, qui rend le changement de comportement non nécessaire pour le consommateur. Enfin, un suivi épidémiologique rigoureux qui génère des données publiques, rendant politiquement coûteux l’abandon du programme.

Ces trois caractéristiques sont rarement réunies dans les plans nationaux des États membres qui ont le moins progressé. Le modèle existe. Il n’est pas transféré.

Construire ce qui dure après le prochain gouvernement

Le rapport OMS 2025 soulève aussi une question de science politique appliquée : il s’agit de savoir si des institutions de prévention peuvent être conçues pour survivre aux cycles électoraux.

Une hypothèse émerge dans la littérature de politique publique : la mesure en temps réel crée une forme de responsabilité institutionnelle qui ralentit le désinvestissement. Un programme dont l’efficacité est visible trimestriellement est politiquement plus difficile à abandonner qu’un programme dont les résultats n’apparaîtront que dans quinze ans.

Cette hypothèse est plausible. Elle s’appuie sur une observation bien documentée en politique publique : les programmes dont les effets sont mesurables à court terme résistent mieux aux alternances. L’enjeu est donc moins de trouver de nouvelles interventions médicales que de construire des systèmes d’information capables de rendre visible, rapidement, ce que la prévention accomplit.

D’autres pistes institutionnelles méritent d’être examinées. Plusieurs économistes de la santé, dont certains proches de l’OCDE, plaident pour des agences de prévention dotées d’une autonomie budgétaire pluriannuelle, sur le modèle des banques centrales ou des autorités de régulation financière. L’idée est de soustraire une partie des décisions de prévention au cycle politique direct, en confiant à des experts mandatés pour cinq à dix ans la responsabilité des programmes, avec des objectifs chiffrés et une obligation de rendre compte. Ce modèle déplace le contrôle démocratique vers les objectifs et les résultats, plutôt que vers les décisions opérationnelles annuelles.

Cette approche se heurte à des objections légitimes. La définition des priorités de santé publique comporte des choix de valeur qui appartiennent au débat politique. La question de savoir si la lutte contre le tabac prime sur la réduction de la sédentarité, ou si une taxe sur le sucre vaut mieux qu’une réforme de la cantine scolaire, relève d’arbitrages qui ne peuvent pas être entièrement délégués à des agences indépendantes sans vider le choix collectif de sa substance.

La tension est réelle, et elle n’a pas de résolution simple.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que le statu quo produit des résultats mesurables en vies perdues. L’horizon 2030-2035 risque d’être celui d’une bifurcation. Une architecture institutionnelle stable pourrait contribuer à modérer la charge de morbidité et les dépenses hospitalières liées aux maladies chroniques. Les autres continueront de payer en soins curatifs ce qu’ils n’ont pas investi en prévention, vieillissement accéléré qui rendra ce calcul de plus en plus insoutenable.

Le vieillissement démographique ajoute une pression supplémentaire. Les maladies chroniques que la prévention pourrait éviter frappent plus sévèrement des populations âgées, qui seront plus nombreuses en 2035 qu’en 2025. La fenêtre pour agir en amont se resserre. Les coûts de l’inaction montent. Et les preuves scientifiques, elles, ne changent pas.

Les mesures déjà prises par les États membres et leurs limites

Il serait inexact de présenter l’Europe comme entièrement immobile. Plusieurs États membres ont avancé sur des points précis depuis 2020.

La France a étendu l’interdiction de la publicité pour le tabac aux espaces numériques et renforcé le remboursement des substituts nicotiniques. La Hongrie, malgré son bilan politique contesté sur d’autres fronts, a maintenu l’une des taxes sur les aliments transformés les plus élevées d’Europe. La Belgique a rendu le Nutri-Score obligatoire sur les produits nationaux. Ces avancées existent et doivent être nommées.

Mais le rapport OMS 2025 montre que ces mesures restent isolées. Elles s’inscrivent souvent de manière fragmentée dans des stratégies nationales, sans toujours articuler objectifs, financements pluriannuels et mécanismes de suivi indépendants. Elles répondent à des fenêtres politiques ponctuelles : un ministre convaincu, une pression citoyenne, un rapport qui fait momentanément du bruit. Quand la fenêtre se referme, la dynamique s’étiole.

La cohérence manque aussi à l’échelon européen. La Commission a compétence pour réguler l’étiquetage et les additifs alimentaires, mais ses propositions en matière de nutrition naviguent dans des processus législatifs où les États membres agriculteurs et les lobbies agroalimentaires exercent une pression constante. Le résultat est une réglementation européenne qui avance par exception et par dérogation plutôt que par standard progressif.

Pour comprendre combien ce déficit de coordination est coûteux, il suffit de le mettre en regard de ce que l’Europe investit dans la transformation numérique ou dans la transition énergétique : des programmes pluriannuels, des financements garantis, des objectifs législatifs contraignants. Comparée à d’autres domaines d’investissement public, la prévention des maladies chroniques dispose d’un cadre institutionnel moins structuré.

Qui peut faire bouger les lignes

Les expériences réussies suggèrent que le changement ne vient pas toujours des gouvernements centraux. Les villes ont joué un rôle déterminant dans plusieurs transitions de santé publique. Entre 2012 et 2017, Amsterdam a rapporté une baisse relative de 12 % de la prévalence combinée du surpoids et de l’obésité chez les enfants, de 21 % à 18,5 % entre 2012 et 2015/16, au travers d’une approche intégrée associant notamment écoles, activité physique et alimentation, sans que le rapport permette d’attribuer causalement la baisse observée à ces seules composantes. Ce résultat, publié dans le British Medical Journal en 2021, a été obtenu sans innovation médicale et avec un budget modeste.

Les employeurs constituent un autre levier sous-exploité. Les entreprises qui investissent dans la santé préventive de leurs salariés voient leur absentéisme baisser et leur productivité augmenter. Cet alignement d’intérêts entre santé publique et performance économique est bien documenté, notamment dans les analyses de l’OCDE sur la santé au travail. Les systèmes de santé qui ont réussi à engager les employeurs, comme ceux des pays nordiques, montrent des taux de prévention cardiovasculaire significativement supérieurs à la moyenne européenne.

La société civile a également pesé dans des transformations durables. Les associations antitabac ont joué un rôle décisif dans l’adoption des espaces sans fumée dans plusieurs pays, en maintenant une pression constante qui a outlasté plusieurs cycles politiques. Ce travail de longue haleine, peu médiatique, est souvent la condition réelle de l’inscription durable d’une politique dans les pratiques institutionnelles.

La combinaison de ces acteurs, villes, employeurs et associations, avec des agences nationales qui leur fournissent données et cadres réglementaires stables, a contribué à des résultats dans certains contextes où elle a été mise en place. On ignore encore si cette architecture peut être reproduite délibérément ou si elle n’émerge que de configurations politiques locales difficiles à exporter. Plusieurs études et essais cherchent à répondre à cette question de manière rigoureuse. Leurs résultats pourraient offrir aux décideurs européens une meilleure compréhension des modèles institutionnels susceptibles de faire durer la prévention, au-delà de la confirmation que celle-ci est efficace.


Sources

  1. WHO NCD Progress Monitor 2025 – World Health Organization : https://www.who.int/publications/i/item/9789240090842
  2. State of Health in the EU Synthesis Report 2025 – OCDE/Commission européenne : https://www.ssph-journal.org/journals/public-health-reviews/articles/10.3389/phrs.2026.1609639/full
  3. NCT07391462 – Essai clinique Lyon 2026, ClinicalTrials.gov : https://clinicaltrials.gov
  4. North Karelia Project – documentation épidémiologique, Terveyden ja hyvinvoinnin laitos (Institut national finlandais de la santé)
  5. Amsterdam Healthy Weight Approach – résultats publiés dans le British Medical Journal, 2021