Szetela étudie les pressions qui orientent les choix éditoriaux avant la publication. Adam Szetela construit sa démonstration sur cette prémisse : la censure contemporaine n’a plus besoin d’État pour s’exercer. Dans That Book Is Dangerous!, paru initialement le 12 août 2025 chez MIT Press et réédité en poche le 9 juin 2026, Szetela examine l’effet des protestations publiques en ligne et des pratiques internes de l’édition sur la liberté littéraire. Le livre examine ces tensions sans réduire la liberté d’expression aux querelles de camps.

L’essentiel

  • Szetela soutient que l’autocensure dans l’édition américaine peut prendre une dimension structurelle : les éditeurs peuvent être conduits à anticiper les réactions des réseaux sociaux avant qu’une polémique ne se forme.
  • Les campagnes numériques de pression sur les éditeurs privés, pétitions, appels au boycott, lettres ouvertes de salariés, peuvent avoir des effets sur les décisions de publication, sans passer par un mécanisme légal.
  • L’ouvrage suggère un déplacement du risque : la réputation commerciale et la cohésion interne des maisons d’édition peuvent peser sur la circulation de certaines idées, au-delà des seules contraintes juridiques.
  • Szetela ne défend pas un libéralisme naïf de la parole : il pose la question de ce que les sociétés ouvertes perdent quand les intermédiaires privés arbitrent l’accès aux idées sans cadre transparent.
  • Le livre laisse ouverte la question des remèdes, ce qui constitue à la fois sa limite et son honnêteté intellectuelle.

Adam Szetela et la généalogie d’un livre

Adam Szetela est chercheur en droit et en théorie politique, spécialiste des libertés civiles et des transformations de la sphère publique à l’ère numérique. Son travail antérieur portait sur les dynamiques de polarisation dans les institutions académiques américaines, terrain naturel pour observer comment les normes de discours se forment et s’imposent en dehors de tout cadre légal. That Book Is Dangerous! prolonge cette trajectoire en déplaçant le regard vers l’industrie de l’édition, un secteur qui se présente volontiers comme gardien du pluralisme mais qui, selon Szetela, a développé ses propres formes de discipline interne.

La thèse : une censure sans censeur désigné

Le titre de l’ouvrage est délibérément ironique. La formule « ce livre est dangereux » renvoie aux étiquettes qui circulent sur les réseaux sociaux avant même que les livres incriminés soient publiés, parfois avant qu’ils soient lus. Szetela s’intéresse à la manière dont une telle étiquette peut peser sur le sort d’une publication. Son analyse porte notamment sur l’anticipation : au stade de la sélection d’un manuscrit, les éditeurs peuvent prendre en compte les réactions qu’une parution est susceptible de déclencher. Ils peuvent alors considérer le risque de pétitions internes, de protestations publiques de leurs équipes ou de campagnes sur les réseaux sociaux.

Dans certains cas documentés, une controverse ou le risque perçu de controverse a contribué à l’annulation d’un contrat avant la publication, sans que ce phénomène soit généralisable à l’ensemble des décisions éditoriales.

Le phénomène relève d’une forme de censure privée liée aux controverses numériques. Il est privé, parce qu’aucun État n’intervient ; les mobilisations en ligne peuvent en être le déclencheur, qu’elles soient anticipées ou déjà en cours. Selon les circonstances, un éditeur peut réagir à une controverse installée ou chercher à éviter une polémique qu’il juge possible. Cela change la nature du problème : il est difficile de contester une décision fondée sur une crainte diffuse, comme de distinguer une décision préventive d’une réponse à une campagne effective. On ne peut pas non plus toujours en appeler à un tribunal, à une presse d’investigation, ou à un contre-pouvoir institutionnel.

La décision appartient à une entreprise privée, et les raisons invoquées restent souvent floues, « inadaptation au catalogue », « timing difficile », « contexte sensible ».

Les mécanismes documentés : pétitions, pression interne, anticipation

Le cœur analytique du livre réside dans la description de plusieurs cas concrets. Szetela examine des situations où des auteurs ont vu leur contrat rompu ou leur publication retardée à la suite de campagnes numériques. Il évoque aussi la manière dont des controverses peuvent influer sur les décisions éditoriales. Il s’intéresse particulièrement aux lettres ouvertes de salariés d’éditeurs, un phénomène apparu entre 2018 et 2021 dans plusieurs grandes maisons new-yorkaises, où des salariés ont contesté la publication d’ouvrages jugés contraires à leurs valeurs. Ces épisodes peuvent être perçus par les directions comme révélant le coût social potentiel d’une publication controversée, au regard de ses bénéfices commerciaux ou intellectuels.

Les lettres ouvertes signées par des salariés relèvent d’abord d’une forme de protestation légitime dans une démocratie. La question posée par le livre est plutôt celle de la réponse institutionnelle qu’elles peuvent susciter : il arrive que la controverse se solde par un retrait plutôt que par une discussion publique approfondie sur le fond. Plus largement, l’ouvrage invite à s’interroger sur la capacité des intermédiaires culturels à préserver le désaccord face aux pressions qui s’exercent sur eux.

Cette distinction est la plus précieuse du livre. Elle permet à Szetela d’échapper au piège symétrique dans lequel tombent beaucoup de débats sur la « cancel culture » : défendre inconditionnellement toute parole au nom de la liberté d’expression, ou, à l’inverse, nier que des pressions organisées puissent produire des effets structurels sur la circulation des idées. Le livre invite ainsi à tenir ensemble deux constats : les pressions peuvent relever d’une protestation légitime, mais les institutions conservent la responsabilité de définir et de défendre leur mission.

L’économie politique de l’édition

Szetela situe ces mécanismes dans une structure économique précise. L’édition américaine est un secteur concentré, dominé par quelques grands groupes dont les décisions façonnent une large part de l’offre commerciale grand public. Cette concentration peut accroître l’attention portée à chaque décision individuelle. Les décisions de grands éditeurs peuvent être observées de près et influencer les perceptions du secteur, mais les réactions varient selon les cas ; il n’est pas démontré qu’elles produisent systématiquement un effet de signal sur toute la chaîne du livre, des agents littéraires aux auteurs eux-mêmes.

Certains ouvrages retirés par de grands éditeurs ont été repris par d’autres maisons. L’ampleur de ce phénomène, comme ses causes structurelles, n’est toutefois pas établie. Lorsqu’un livre est publié par une autre voie après un retrait, sa diffusion et sa visibilité peuvent varier fortement selon la maison qui le reprend. Un ouvrage qui passe par une voie indépendante n’est pas censuré au sens légal du terme, mais il peut rencontrer des conditions de circulation différentes dans l’espace public.

Ce déplacement a des effets sur les auteurs eux-mêmes et rejoint un enjeu plus large sur la santé du débat démocratique. La culture répare ce que la guerre efface, mais elle le fait à condition que ses propres institutions intègrent le désaccord plutôt que de le gérer par l’évitement.

Les angles morts d’une démonstration convaincante mais partielle

Les limites empiriques du sujet méritent d’être notées. Les cas accessibles au public ne permettent pas, à eux seuls, d’établir une tendance statistique solide : les raisons précises des décisions éditoriales ne sont pas toujours rendues publiques, et séparer les arbitrages commerciaux des inquiétudes liées à une polémique suppose de connaître les discussions internes des maisons d’édition.

Le livre est également moins convaincant sur la question des remèdes. Szetela identifie le problème avec précision, mais ses propositions restent prudentes, presque timides. Il évoque des codes de déontologie professionnelle pour les éditeurs, des chartes de pluralisme éditorial, des politiques de transparence sur les décisions de publication. Ces pistes sont raisonnables, mais elles présupposent une volonté institutionnelle que le livre lui-même vient de montrer comme défaillante. La tension reste ouverte : des règles restent à définir pour protéger la pluralité sans imposer aux éditeurs une neutralité impossible dans un environnement polarisé.

Szetela ne tranche pas, et le lecteur referme l’ouvrage avec le problème mieux posé, mais sans carte pour en sortir.

Un autre angle manque : la comparaison internationale. L’analyse de Szetela est intégralement centrée sur les États-Unis. Or, les dynamiques qu’il décrit ne sont pas propres au marché américain. Les éditeurs britanniques, français, allemands ont traversé des épisodes similaires, avec des réponses institutionnelles différentes, parfois plus fermes, parfois plus accommodantes. Une mise en perspective comparative aurait renforcé la thèse en lui donnant un caractère systémique plutôt qu’anecdotique.

Reste aussi une question que le livre effleure sans la développer : celle de la dissymétrie des pressions. Szetela se concentre principalement sur des campagnes qu’il présente comme issues de milieux progressistes contre des livres ou auteurs accusés de produire des représentations offensantes. Mais les pressions de droite sur l’édition existent aussi, sous des formes différentes, parfois légales (procès en diffamation, pression politique sur les bibliothèques scolaires), parfois numériques. Une théorie complète du problème devrait cartographier les deux directions. Le fait que Szetela n’explore qu’une moitié du territoire n’invalide pas sa démonstration, mais en réduit la portée analytique.

L’IA amplifie les inégalités qu’elle promettait d’effacer : le même biais de sélection frappe souvent les outils qui promettent de neutraliser les rapports de force, ils les reconfigurent plus qu’ils ne les effacent.

Un livre utile

That Book Is Dangerous! examine les effets concrets des pressions coordonnées sur les choix éditoriaux, tout en les distinguant de la censure d’État. Le livre propose ainsi une lecture des tensions qui traversent l’édition.

Le livre invite à regarder la liberté d’expression au-delà des seules protections juridiques. Dans un régime libéral, elle ne dépend pas seulement des garanties constitutionnelles ; aux États-Unis, le Premier Amendement est robuste. Dans le cadre étudié par Szetela, les éditeurs et les plateformes de discussion en ligne peuvent aussi influer sur l’accès des livres au public. Nommer la trajectoire budgétaire est un acte politique, de même, nommer les mécanismes par lesquels une idée atteint ou n’atteint pas le débat public est un acte analytique que ce livre accomplit avec soin.

Le livre s’adresse à plusieurs publics : les professionnels de l’édition qui cherchent un miroir sans complaisance sur leurs propres pratiques, les juristes et théoriciens de la liberté d’expression qui travaillent trop exclusivement dans le cadre légal, les citoyens qui se demandent pourquoi certaines idées circulent moins bien que d’autres dans une démocratie formellement libre. Pour ces lecteurs, That Book Is Dangerous! offre un cadre analytique rare : lucide sur les dérives, honnête sur ses propres limites, et assez rigoureux pour nourrir un débat contradictoire.


Titre original : That Book Is Dangerous!
Auteur : Adam Szetela
Éditeur : MIT Press
Date de première publication : 12 août 2025
Date de publication de l’édition de poche : 9 juin 2026


Sources

  1. Adam Szetela, That Book Is Dangerous!, MIT Press, 2025 ; édition de poche, 2026, Penguin Random House
  2. Fiche officielle MIT Press de l’ouvrage, relié et eBook
  3. Fiche officielle, synopsis et dates de l’édition de poche de That Book Is Dangerous!
  4. Rapport PEN America sur retraits de livres et indignation en ligne
  5. Communiqué antitrust du Department of Justice sur PRH et Simon & Schuster
  6. Rapport PEN America sur les interdictions de livres dans les écoles
  7. Position officielle de l’Authors Guild sur les clauses de moralité
  8. Présentation directe de l’ouvrage par Adam Szetela
  9. Plainte DOJ PRH/S&S, passages sur les Big Five et les petits éditeurs
  10. Entretien direct avec Adam Szetela sur son livre
  11. Rapport PEN America sur les mesures législatives alimentant les interdictions de livres
  12. Observation générale no 34 du Comité des droits de l’homme de l’ONU