Le rapport annuel 2025 du bureau UNESCO de Beijing documente des progrès concrets sur l’accessibilité numérique en Chine et des réformes des médias en Mongolie, dans cinq pays d’Asie de l’Est suivis par l’organisation. Ces avancées comptent : elles élargissent le public de l’information, réduisent des fractures d’accès réelles, et s’inscrivent dans une trajectoire mesurable. Mais l’inclusion technique et le pluralisme informatif sont deux choses distinctes, et les confondre revient à mesurer la liberté de lire à l’aune du nombre de lecteurs.

L’essentiel

  • L’inclusion numérique progresse en Asie de l’Est, portée par des investissements en infrastructures et des politiques d’accessibilité documentées par l’UNESCO Beijing en 2025.
  • En Chine, les avancées concernent l’accès technique : connectivité, interfaces, couverture. Elles ne modifient pas les conditions de production et de distribution de l’information.
  • En Mongolie, des réformes des médias sont en cours, dans un contexte institutionnel plus ouvert, mais dont la portée reste à évaluer.
  • Bruno Patino pose la question centrale : l’économie de l’attention organise la visibilité avant même que la censure intervienne. L’accès à un écran ne garantit pas l’accès à des récits pluriels.
  • L’enjeu à horizon 2030 est de savoir si l’inclusion numérique peut devenir un levier de pluralisme, ou si elle se referme sur la seule amplification des récits dominants.

L’accès comme condition nécessaire, non suffisante

Pendant longtemps, le débat sur les médias en Asie de l’Est s’est concentré sur les barrages : ce qu’on ne pouvait pas lire, ce qu’on ne pouvait pas diffuser, ce qui était filtré. L’UNESCO Beijing Annual Report 2025 invite à regarder aussi ce qui s’ouvre. En Chine, les politiques d’accessibilité numérique ont progressé : interfaces adaptées aux personnes âgées, extension de la couverture dans les zones rurales, dispositifs pensés pour les personnes en situation de handicap. En Mongolie, des réformes touchant le cadre réglementaire des médias sont engagées. Ce sont des faits, documentés par une organisation dont la crédibilité méthodologique sur ces sujets est solide.

Ces avancées méritent d’être prises au sérieux. L’accès à l’information commence par la capacité physique et technique de la recevoir. Un habitant des steppes mongoles qui peut désormais consulter une source d’information en ligne n’était pas en mesure de le faire il y a dix ans. Un senior pékinois qui accède à une interface lisible gagne en autonomie informationnelle. Ces gains sont réels, ils ne sont pas négligeables, et les effacer d’un revers de main au nom d’un idéal de pluralisme non encore atteint serait une forme de condescendance envers ceux qui les vivent.

Ils laissent sans réponse la question que pose l’UNESCO elle-même dans ses orientations sur les politiques culturelles et médiatiques : qui produit les récits, et selon quelles règles. L’inclusion technique élargit le public. Elle ne modifie pas nécessairement les conditions dans lesquelles les récits sont fabriqués, sélectionnés et amplifiés.

En Chine, l’infrastructure avance, l’espace éditorial reste borné

La Chine a fait de la connectivité universelle un objectif d’État. Les chiffres sont impressionnants : selon les données de l’Union internationale des télécommunications, la pénétration d’internet dépasse 78 % de la population en 2024, contre moins de 20 % au début des années 2000. Les plateformes comme WeChat ou Douyin comptent parmi les environnements numériques les plus sophistiqués du monde en matière d’expérience utilisateur et d’accessibilité. Les investissements en infrastructure ont mis la Chine dans le peloton de tête mondial pour la couverture 5G.

Ces chiffres ne mesurent pas la nature de ce qui circule sur ces réseaux. Le système de régulation de l’information en Chine, que les chercheurs de la plateforme Citizen Lab ou les équipes du China Media Project ont abondamment documenté, opère à plusieurs niveaux : filtrage technique via le Grand Firewall, modération algorithmique sur les plateformes, autocensure des producteurs de contenu, et cadrage éditorial de l’information d’État. L’UNESCO Beijing Annual Report 2025 note les avancées en accessibilité sans prétendre que ces dispositifs ont changé. Ils n’ont pas changé.

Le rapport permet d’observer un découplage. L’infrastructure se déploie avec une ambition universaliste. L’espace éditorial reste bordé par des règles qui limitent qui peut parler, de quoi, et selon quel registre. L’accès à un réseau rapide et bien conçu peut même renforcer l’efficacité des récits dominants : il les rend plus fluides, plus accessibles, plus agréables à consommer. C’est précisément la tension qu’analyse Bruno Patino, directeur éditorial d’Arte et auteur de travaux sur l’économie de l’attention : une plateforme techniquement excellente peut servir aussi bien la diversité informationnelle que sa concentration.

L’architecture ne détermine pas l’usage, mais elle y contribue fortement.

La Mongolie, un cas différent et un chantier ouvert

La situation mongole mérite d’être traitée séparément, parce qu’elle appartient à un autre registre institutionnel. La Mongolie est une démocratie parlementaire qui a traversé plusieurs alternances depuis 1990. Son paysage médiatique est pluriel, même s’il souffre de concentrations de propriété et de dépendances économiques vis-à-vis d’acteurs politiques et miniers. L’indépendance de la presse n’y est pas une question formelle : elle est un débat vivant, avec des acteurs qui se battent pour et contre.

Les réformes documentées par l’UNESCO Beijing Annual Report 2025 s’inscrivent dès lors dès lors. Sans accéder au détail complet du rapport, l’angle retenu par l’UNESCO pointe vers des ajustements du cadre réglementaire : comment les médias sont enregistrés, financés, soumis à des obligations de transparence. Ce type de réforme peut sembler technique. Elle ne l’est pas. Les règles d’enregistrement et de financement déterminent qui peut entrer sur le marché de l’information et à quelles conditions.

Une réforme bien conçue peut réduire les barrières à l’entrée pour les médias indépendants ; une réforme mal conçue peut créer de nouveaux verrous administratifs.

Il est trop tôt pour juger. La Mongolie dispose d’un espace institutionnel dans lequel ce type de réforme peut avoir des effets réels sur le pluralisme. L’accès numérique croissant dans les zones rurales et nomades du pays, combiné à un cadre réglementaire plus ouvert, pourrait élargir à la fois le public et la diversité des voix. Ce scénario reste conditionnel : il suppose que les réformes soient appliquées, que les acteurs indépendants puissent en tirer parti, et que les pressions économiques et politiques sur les rédactions ne referment pas ce que la réglementation aura ouvert.

L’économie de l’attention modifie l’équation

Il existe une lecture concurrente de la question du pluralisme numérique, portée notamment par les économistes qui travaillent sur les marchés de l’information. Daron Acemoglu et Simon Johnson, dans leurs travaux sur la technologie et la captation des gains, posent la question de qui bénéficie réellement des infrastructures numériques. Leur réponse est structurelle : les gains vont d’abord à ceux qui contrôlent les plateformes et les algorithmes de distribution, pas nécessairement aux producteurs de contenus ni aux audiences.

Bruno Patino apporte une couche supplémentaire. L’économie de l’attention, telle qu’il la décrit, ne fonctionne pas par censure grossière mais par sélection continue. Les algorithmes de recommandation maximisent l’engagement, ce qui favorise les contenus qui provoquent des réactions fortes : indignation, confirmation des croyances existantes, émotion. Ce mécanisme opère indépendamment du contexte politique : il structure la visibilité de l’information à Pékin comme à Paris ou à New York. Dans un environnement où l’espace éditorial est déjà contraint, comme en Chine, ce filtre attentionnel s’ajoute au filtre politique.

Dans un environnement plus ouvert comme la Mongolie, il peut paradoxalement favoriser les contenus polarisants sur les contenus informatifs rigoureux, même en l’absence de censure.

L’accès à l’infrastructure ne suffit pas à garantir un pluralisme informatif de qualité. Les conditions de ce pluralisme sont à la fois politiques (qui a le droit de parler), économiques (qui peut se financer), et algorithmiques (qui est rendu visible). L’UNESCO, dans son rapport « Re|penser les politiques en faveur de la créativité » publié en 2022, édition du rapport mondial sur la Convention de 2005 sur la diversité des expressions culturelles -, commence à articuler ces trois dimensions, en reconnaissant que les politiques de contenu culturel doivent désormais intégrer la gouvernance des plateformes de distribution. C’est un glissement important dans le cadre de pensée de l’organisation.

Enseignements de la comparaison entre les deux pays

Mettre côte à côte la Chine et la Mongolie dans un même rapport n’est pas anodin. Ces deux pays partagent une frontière longue de plusieurs milliers de kilomètres et des décennies d’histoire imbriquée, mais leurs architectures institutionnelles sont profondément différentes. L’UNESCO Beijing couvre aussi la République de Corée, le Japon et la République populaire démocratique de Corée dans son périmètre régional, ce qui donne à ce rapport un caractère comparatif implicite entre des modèles politiques très contrastés.

Cette comparaison a une vertu : elle oblige à dissocier ce qui relève de l’infrastructure, du cadre institutionnel, et de la culture informationnelle. La Corée du Sud et le Japon ont tous les deux des infrastructures numériques de premier plan et des systèmes démocratiques établis. Leurs paysages médiatiques ne sont pourtant pas exempts de concentrations, de pressions politiques sur les rédactions, ou de dépendances publicitaires qui influencent la ligne éditoriale. L’inclusion numérique universelle, quand elle existe, ne produit pas automatiquement un espace informationnel pluriel.

La Mongolie, avec une infrastructure moins développée et un marché médiatique plus fragile, a produit des journalismes d’investigation reconnus régionalement, notamment sur les industries extractives. La culture professionnelle des journalistes, les protections juridiques dont ils bénéficient, et la demande sociale pour une information indépendante comptent autant, sinon plus, que le niveau de connectivité.

Ce constat rejoint ce que l’on observe dans d’autres régions. Sur les dynamiques entre infrastructure et contenus culturels, la séquence qui semble la plus robuste est bien celle-là : l’infrastructure est un prérequis, mais c’est ce qui vient ensuite qui détermine les usages. Et dans d’autres contextes géographiques, comme à Rabat où le livre est devenu une politique urbaine, on observe que les investissements culturels les plus efficaces sont ceux qui combinent accès physique et conditions de production des récits.

Les réformes qui changeraient réellement la donne

L’inclusion numérique constitue un progrès réel mais incomplet. Les réformes permettant de franchir le pas suivant restent à préciser. L’UNESCO esquisse plusieurs directions dans ses orientations générales, que le rapport Beijing illustre de manière contextuelle.

La première concerne la transparence algorithmique. Si les plateformes qui distribuent l’information en Chine ou en Mongolie rendaient publics leurs critères de recommandation, les producteurs de contenu et les régulateurs pourraient identifier les biais systémiques qui favorisent certains récits sur d’autres. Ce type de transparence est techniquement faisable. Il se heurte à des résistances économiques et politiques dans tous les contextes, y compris les démocraties occidentales.

La deuxième direction touche au financement des médias indépendants. En Mongolie, la fragilité économique des rédactions est une vulnérabilité structurelle : les journaux qui ne peuvent pas se financer par la publicité ou par les abonnements deviennent dépendants d’acteurs politiques ou économiques qui ont des intérêts dans leur ligne éditoriale. Des mécanismes de financement public à gouvernance indépendante, comme ceux qui existent en Scandinavie ou, sous une forme différente, au Royaume-Uni, peuvent partiellement corriger ce déséquilibre. Leur transfert dans un contexte institutionnel différent est une opération délicate, mais pas impossible.

La troisième direction est la plus fondamentale et la plus incertaine pour la Chine. Elle touche au cadre légal qui définit ce que les journalistes et les citoyens peuvent publier. Aucune infrastructure, aussi performante soit-elle, ne peut compenser l’absence de protection des sources, de liberté de la presse et de recours juridique face aux poursuites abusives. L’UNESCO ne peut que documenter l’écart entre les standards internationaux et la réalité observée. Combler cet écart suppose des choix politiques que les institutions internationales ne peuvent pas imposer.

La question qui reste ouverte, et que le rapport Beijing 2025 pose sans pouvoir y répondre, est de savoir si l’extension de l’accès numérique crée, à terme, une demande sociale pour plus de pluralisme. L’histoire des transitions médiatiques dans d’autres régions du monde suggère que l’accès à l’information peut nourrir des attentes qui finissent par peser sur les systèmes qui les contraignent. Ce scénario est conditionnel, non linéaire, et soumis à des contreforces puissantes. Mais il mérite d’être pris au sérieux comme hypothèse de travail, plutôt qu’écarté d’avance.


Sources

  1. UNESCO Beijing Annual Report 2025
  2. UNESCO, Re|penser les politiques en faveur de la créativité, rapport mondial 2022 sur la Convention de 2005 sur la diversité des expressions culturelles (UN iLibrary)
  3. Union internationale des télécommunications, données sur la pénétration d’internet en Chine, 2024 (itu.int)
  4. Citizen Lab, University of Toronto – GFWatch, plateforme de mesure de la censure DNS en Chine
  5. China Media Project, University of Hong Kong, analyses du système médiatique chinois (chinamediaproject.org)
  6. Bruno Patino, La Civilisation du poisson rouge, Grasset, 2019 ; travaux sur l’économie de l’attention
  7. Daron Acemoglu & Simon Johnson, Power and Progress, PublicAffairs, 2023 (MIT Stone Center)
  8. UNESCO Beijing – About (page officielle)
  9. CNNIC – 55th Statistical Report on China’s Internet Development
  10. Congressional Research Service – Mongolia
  11. RSF – Who owns the Media in Mongolia?
  12. GIJN – Mongolia Holds Pioneering IJ Conference
  13. China State Council – China’s 5G leadership