En 2021, la France comptait environ 39 personnes de 65 ans ou plus pour 100 actifs âgés de 20 à 64 ans. Selon les projections INSEE 2021, ce ratio pourrait atteindre entre 46 et 70 en 2070 selon les hypothèses retenues, avec 57 comme scénario central — les projections 2026 révisent ce central à 62. Jusqu’en 2040, l’INSEE indique que le vieillissement varie peu selon les hypothèses de fécondité et d’immigration. En revanche, après 2040 et jusqu’en 2070, ces hypothèses influencent significativement la trajectoire, l’INSEE soulignant explicitement que l’évolution devient beaucoup plus incertaine. La démographie a néanmoins déjà verrouillé l’essentiel du mouvement à moyen terme.

Ce chiffre ne dit pas tout. Il dit que le fardeau du vieillissement est calculable, prévisible, inévitable dans ses grandes lignes. Ce qu’il ne dit pas, c’est qui va le porter, sous quelle forme, et si les générations concernées ont quelque chose à y dire. Le débat public français reste fixé sur le solde annuel des retraites, comme si la question était comptable. Elle est politique, au sens profond du terme : il s’agit de décider comment une société distribue ses ressources entre ceux qui produisent et ceux qui ne produisent plus, ou pas encore.

L’essentiel

  • Le ratio de dépendance démographique français (65+/20-64) s’établissait à 38,6 en 2021. Selon les projections INSEE 2021, il pourrait atteindre entre 46 et 70 en 2070 selon les scénarios (central : 57), les projections 2026 révisant ce central à 62. La fourchette est large, en particulier après 2040.
  • Les comptes de transferts intergénérationnels, développés dans le cadre des National Transfer Accounts (NTA), permettent de mesurer ce que chaque tranche d’âge reçoit ou verse au reste de la société, au-delà du seul périmètre retraites.
  • La France consacre davantage de ressources publiques aux personnes âgées qu’à l’enfance et à la jeunesse, un déséquilibre documenté et croissant qui n’est pas propre au pays mais parmi les plus marqués d’Europe occidentale.
  • À l’horizon 2040, la dépendance des personnes très âgées (85 ans et plus) devrait constituer un facteur croissant de pression sur les finances publiques, s’ajoutant progressivement à la seule question des pensions.
  • Le choix central n’est pas d’augmenter ou de diminuer les transferts totaux, mais de décider leur structure : qui paie par l’impôt, qui paie par le travail, quelle part absorbe chaque génération.

Un ratio qui ne se négocie pas

La démographie est, parmi toutes les sciences sociales, celle dont les projections à cinquante ans sont les plus fiables. Les enfants qui auront 65 ans en 2070 sont déjà nés. Ceux qui en auront 50 sont nés pour la plupart. Les variables incertaines, fécondité et immigration, jouent à la marge sur la période jusqu’en 2040, où le vieillissement est quasi certain et varie peu selon les hypothèses. Au-delà, leur influence devient significative.

Selon les données de la Sécurité sociale et les projections de l’INSEE, le ratio de dépendance démographique français s’établissait à 38,6 en 2021. Selon les projections INSEE 2021, il s’établirait dans une fourchette de 46 à 70 en 2070 (scénario central : 57) ; selon les projections INSEE 2026, la fourchette va de ~50 à 78 (scénario central : 62). La fourchette est large, reflet d’une incertitude réelle après 2040. La génération du baby-boom est entrée dans la vieillesse. Elle y restera jusqu’au milieu du siècle. La suivante, plus nombreuse qu’on ne le croit en France, prendra le relais.

Ce passage de 39 vers des valeurs comprises entre 46 et 70 représente une augmentation substantielle du nombre de personnes âgées pour cent actifs. Traduit en termes économiques bruts, cela signifie que chaque actif devra produire davantage ou transférer une part plus importante de son revenu pour maintenir un niveau équivalent de services publics et de pensions. La question n’est pas de savoir si ce transfert aura lieu : il est inscrit dans les courbes d’âge. La question est de décider comment il s’organisera.

Ce que les comptes de transferts rendent visible

L’outil qui permet d’objectiver ce débat s’appelle les comptes de transferts intergénérationnels, ou National Transfer Accounts (NTA). Développé depuis les années 2000 par un réseau international de chercheurs, il mesure, âge par âge, ce que chaque individu consomme, ce qu’il produit, et la différence entre les deux comblée par les transferts publics et privés.

Appliqué à la France, cet outil révèle plusieurs réalités que le débat sur les retraites masque. Premièrement, les personnes de plus de 65 ans consomment davantage qu’elles ne produisent, ce qui est la définition même de la dépendance économique, mais l’écart se creuse fortement après 75 ans, sous l’effet des dépenses de santé et de dépendance. Deuxièmement, les enfants et les jeunes adultes sont aussi, par définition, des consommateurs nets de ressources collectives : éducation, allocations familiales, formation. L’actif d’âge médian porte simultanément ces deux charges.

Troisièmement, et c’est le point politiquement sensible, la France alloue proportionnellement plus de ressources publiques à ses aînés qu’à sa jeunesse. Ce déséquilibre est documenté par l’OCDE, qui compare régulièrement les pays sur la structure de leurs dépenses sociales par tranche d’âge. La France n’est pas un cas isolé dans le groupe des pays d’Europe continentale, mais elle figure parmi les plus marqués dans ce sens.

Hippolyte d’Albis, économiste spécialisé dans l’économie des âges de la vie, a développé une partie de ses travaux autour de cette question : comment mesurer les flux économiques entre générations, et comment anticiper les tensions que leur déformation provoquera. Sa contribution centrale est de montrer que ces flux ne sont pas seulement une affaire de comptabilité publique, mais qu’ils reflètent des choix de société sur la valeur que l’on accorde aux différentes phases de la vie. Investir dans l’enfance et l’éducation, c’est aussi un transfert intergénérationnel, différé dans ses effets mais réel dans ses conséquences sur la productivité future.

La retraite n’est que la partie visible

Le débat français sur les retraites, relancé violemment par la réforme de 2023, a eu le mérite de mettre la démographie au centre du débat public. Il a eu le défaut de le réduire à une seule question : à quel âge cesse-t-on de travailler, et combien l’assurance-vieillesse coûte-t-elle par an.

Ce cadrage est trop étroit. Le vrai défi des cinquante années à venir comporte au moins trois dimensions distinctes.

La première est bien celle des pensions. Le rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR) documente chaque année l’évolution du système. Le rapport COR 2023 projette un solde allant de +0,5 % du PIB (scénario croissance 1,6 %) à -1,6 % du PIB (scénario croissance 0,7 %) en 2070. Le rapport 2025 retient quant à lui un scénario unique de référence à -1,4 % du PIB en 2070, ce qui représente un besoin de financement réel, même s’il reste à une échelle gérable selon les hypothèses de croissance retenues.

La deuxième dimension est celle de la dépendance. Selon la DREES (octobre 2025), on comptait déjà plus de 2 millions de personnes de 60 ans ou plus en perte d’autonomie en France en 2021. Ce nombre devrait atteindre environ 2,8 millions vers 2050, soit une hausse d’environ 700 000 personnes supplémentaires (+35 %). Le coût de la prise en charge, aujourd’hui partiellement supporté par les familles et partiellement mutualisé par l’Allocation personnalisée d’autonomie, représente un engagement financier considérable pour lequel aucune source de financement pérenne n’a été stabilisée à ce jour. La loi grand âge, promise depuis des années, reste inaboutie.

La troisième dimension, paradoxalement sous-discutée, est celle de l’éducation et de la formation. Quand la pyramide des âges s’inverse, la pression sur les budgets sociaux tends à comprimer les dépenses consacrées aux jeunes générations. C’est un arbitrage qui se fait rarement explicitement, mais qui se lit dans les courbes budgétaires. Maintenir un niveau d’investissement élevé dans l’éducation, la formation professionnelle et la petite enfance tout en absorbant la montée de la dépendance, c’est la vraie équation des décennies à venir.

Deux lectures d’une même trajectoire

Les économistes libéraux et les économistes institutionnalistes ne lisent pas ce défi de la même manière. La distinction est utile, parce qu’elle n’est pas rhétorique : elle correspond à deux diagnostics différents sur ce qui bloque l’ajustement.

Pour la première famille de pensée, représentée notamment par des économistes proches d’Agnès Verdier-Molinié ou de Nicolas Baverez, le problème central est celui du coût du travail et de la productivité. Un ratio de dépendance élevé n’est soutenable que si chaque actif produit davantage. La solution passe par des réformes structurelles qui augmentent le taux d’emploi, notamment des seniors et des jeunes peu qualifiés, réduisent les niches qui protègent des segments du marché du travail contre la concurrence, et permettent à l’économie d’allouer ses ressources plus efficacement. Dans cette lecture, la question des transferts intergénérationnels se règle principalement par la croissance.

Pour la seconde famille, dont les travaux d’Hippolyte d’Albis sont représentatifs, la croissance est nécessaire mais insuffisante. Elle ne résout pas la question de la distribution des gains entre générations. Même dans un scénario de croissance soutenue, rien ne garantit que les actifs de 2050 accepteront de financer des niveaux de retraite construits sur les conventions de 1970, dans une économie du travail qui aura été transformée par l’automatisation et par la précarisation des carrières. La question n’est pas seulement combien on produit, mais qui s’approprie quoi, selon quelles règles, négociées quand et avec qui.

Ces deux lectures ne sont pas incompatibles : elles pointent vers des leviers différents du même problème. La tension entre elles est féconde précisément parce qu’elle oblige à poser les deux questions simultanément, sans sacrifier l’une à l’autre. L’économie française a d’ailleurs montré, au fil des réformes des trente dernières années, que les logiques de productivité et les logiques de redistribution peuvent avancer en parallèle, même si la coordination reste difficile.

Les instruments existent, leur usage reste timide

Le point d’espoir dans ce tableau est que l’outillage analytique a progressé plus vite que le débat politique.

Les National Transfer Accounts sont aujourd’hui disponibles pour une quarantaine de pays. Ils permettent de comparer la France à ses voisins et de mesurer l’effet de différentes politiques sur la distribution intergénérationnelle des ressources. Ce n’est plus un exercice académique confidentiel : le réseau NTA est reconnu par les Nations unies et ses méthodes ont été intégrées dans les rapports de politique économique de plusieurs gouvernements.

En France, des travaux récents de l’Institut national d’études démographiques (INED) et du Centre d’analyse stratégique ont utilisé ces comptes pour documenter la structure des transferts. Leurs conclusions convergent : la France est un pays où la mutualisation des risques liés à l’âge est forte, mais où cette mutualisation est structurellement asymétrique en faveur des générations les plus âgées.

Ce diagnostic n’est pas une condamnation. Il est une cartographie. À partir du moment où l’on sait précisément où vont les ressources, on peut discuter autrement de leur réallocation. Et cette discussion est d’autant plus urgente qu’elle doit précéder l’accélération du vieillissement, pas la suivre.

Plusieurs pistes sont documentées et font l’objet de travaux sérieux. La création d’un cinquième risque de la Sécurité sociale consacré à la dépendance, évoquée depuis le rapport Libault de 2019, permettrait d’isoler et de financer explicitement ce transfert, plutôt que de le laisser à la charge des familles ou de le faire glisser sur des budgets locaux déjà contraints. La réforme de la fiscalité des successions, sujet politiquement inflammable mais économiquement défendable, est un autre levier de redistribution entre générations qui évite de tout faire reposer sur la cotisation salariale. Le développement de l’actionnariat salarié et de l’épargne longue, qui peine encore à trouver sa place dans la culture économique française, est une troisième voie qui diversifie les mécanismes de constitution et de transmission du patrimoine entre générations.

2040, premier test de l’architecture à venir

La trajectoire démographique offre une fenêtre assez précise sur le calendrier des tensions. Le choc principal ne viendra pas en 2070 : il arrivera bien avant, vers 2035-2040, quand la génération née entre 1955 et 1965 atteindra la tranche des 75-85 ans, celle qui concentre les besoins de santé et de dépendance les plus lourds.

À cet horizon, deux évolutions se superposeront. D’un côté, la montée des coûts de la dépendance, dont les effets budgétaires commenceront à se faire sentir dès la fin de cette décennie. De l’autre, l’arrivée progressive sur le marché du travail de générations qui auront connu des carrières plus fragmentées, plus précaires, plus hybrides entre salariat et indépendance, ce qui affectera mécaniquement les droits acquis et le financement contributif du système. Ce mouvement de fragmentation des parcours professionnels, visible d’abord dans le secteur technologique américain, gagne progressivement les marchés du travail européens.

La fenêtre pour agir est la prochaine décennie. Non pas parce que les décisions seraient irréversibles après 2030, mais parce que les effets des choix institutionnels prennent du temps à se matérialiser. Un cinquième risque créé en 2027 aurait monté en charge à temps. Un créé en 2040 arrivera trop tard pour le premier afflux.

L’outil de mesure est là. Les projections sont robustes dans leurs grandes lignes, même si leur incertitude croît à mesure que l’horizon s’éloigne. La trajectoire est connue. Ce qui reste à construire, c’est la volonté politique de poser la question en termes intergénérationnels plutôt qu’en termes de solde annuel : non pas “les retraites coûtent combien cette année”, mais “quelle société voulons-nous être quand il y aura plusieurs dizaines de personnes âgées pour 100 actifs, et qui aura décidé comment partager la charge”.


Sources

  1. Sécurité sociale / National Transfer Accounts — Vieillissement de la population et ratio de dépendance : https://evaluation.securite-sociale.fr/home/retraite/1-5-vieillissement-de-la-populat.html
  2. INSEE — Projections de population à l’horizon 2070 (scénario central et variantes) : https://www.insee.fr/fr/statistiques/5894093
  3. Conseil d’orientation des retraites (COR) — Rapport annuel sur le système de retraites français, projections financières
  4. Réseau international NTA (National Transfer Accounts) — Lee R. & Mason A., méthodologie et données comparées
  5. OCDE — Panorama de la société, dépenses sociales par tranche d’âge, éditions comparatives
  6. Rapport Libault — Concertation grand âge et autonomie, ministère des Solidarités, 2019
  7. INED — Travaux sur les transferts intergénérationnels en France
  8. INSEE — Projections de population 2021-2070 (INSEE Première n°1881) : https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893969
  9. INSEE — Nouvelles projections de population 2026 (INSEE Première n°2108) : https://www.insee.fr/fr/statistiques/9004289
  10. Évaluation de la Sécurité sociale — Ratio de dépendance 2021 : https://evaluation.securite-sociale.fr/home/retraite/1-5-vieillissement-de-la-populat.html
  11. DREES — 700 000 seniors en perte d’autonomie supplémentaires d’ici 2050 : https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications/700-000-seniors-en-perte-dautonomie-supplementaires-dici-2050
  12. COR — Rapport annuel juin 2025 : https://www.cor-retraites.fr/sites/default/files/2025-06/Synth%C3%A8se_Def_.pdf
  13. COR — Rapport annuel juin 2023 : https://www.cor-retraites.fr/sites/default/files/2023-06/RA_2023.pdf
  14. Site NTA Project : https://www.ntaccounts.org/web/nta/show/
  15. Cercle des économistes — Fiche Hippolyte d’Albis : https://lecercledeseconomistes.fr/presentation/membres-et-auteurs/membres/hippolyte-dalbis/
  16. France Stratégie — Quand les baby-boomers auront 85 ans : https://www.strategie-plan.gouv.fr/files/2025-05/sites_default_files_contenu_piece-jointe_2023_02_rapport_6_derniere_versio_du_8_fev.pdf