Des perturbations d’approvisionnement liées à des tensions géopolitiques peuvent affecter les coûts d’énergie dans les hubs de production régionaux. La Thaïlande, le Vietnam et l’Indonésie ont passé une décennie à construire des infrastructures logistiques capables de capter la diversification des chaînes mondiales hors de Chine. Leur énergie industrielle transite par des routes géopolitiquement exposées, et cette vulnérabilité fragilise une partie des avantages logistiques accumulés.

L’essentiel

  • L’ASEAN figure parmi les principaux bénéficiaires de la diversification des chaînes d’approvisionnement hors de Chine.
  • La dépendance aux importations d’hydrocarbures via le détroit d’Ormuz et le détroit de Malacca expose les manufactures de la région à des ruptures géopolitiques directes.
  • Une crise énergétique régionale peut affecter la stabilité des chaînes logistiques, comme l’ont montré les tensions géopolitiques de 2026.
  • Des programmes d’investissement dans les renouvelables sont en cours en Thaïlande, au Vietnam et en Indonésie, mais leur montée en charge reste insuffisante pour couvrir la demande industrielle à court terme.
  • La résilience énergétique et industrielle à l’horizon 2030-2035 dépendra d’un ensemble de mesures réduisant l’exposition aux importations et aux routes concentrées.

La décennie qui a tout changé pour la logistique régionale

Le mouvement a commencé bien avant la guerre commerciale américano-chinoise. Mais c’est l’escalade tarifaire de 2018-2019, puis les chocs successifs de la pandémie, qui ont convaincu les directions d’approvisionnement des grands groupes occidentaux qu’une concentration excessive sur la Chine était structurellement risquée. L’ASEAN a compté parmi les principaux bénéficiaires.

Le Vietnam a attiré des investissements massifs dans l’électronique et le textile. Samsung y produit aujourd’hui une part significative de ses smartphones. La Thaïlande a consolidé sa position dans l’automobile et les équipements électriques. L’Indonésie, plus lentement, a développé ses zones franches et modernisé ses ports pour capter les flux de matières premières transformées. L’ASEAN figure parmi les zones dynamiques pour l’implantation de nouvelles capacités manufacturières des entreprises qui cherchent à diversifier hors de Chine.

Cette attractivité repose sur des fondamentaux solides : main-d’œuvre qualifiée et compétitive, amélioration continue des infrastructures portuaires et routières, accords commerciaux régionaux et accès préférentiel aux marchés américain et européen. Le port de Laem Chabang en Thaïlande, celui de Tanjung Priok en Indonésie, et le complexe portuaire de Ho Chi Minh-Ville figurent parmi les nœuds logistiques les plus actifs de la zone indo-pacifique.

Mais cette montée en puissance s’est construite sur une hypothèse implicite : que l’énergie serait disponible, abordable et prévisible. C’est cette hypothèse que 2026 a commencé à mettre à l’épreuve.

Deux détroits pour alimenter toute une industrie

La vulnérabilité énergétique de l’ASEAN manufacturière tient à une géographie simple. Le Vietnam, la Thaïlande et l’Indonésie consomment des volumes croissants d’hydrocarbures pour alimenter leurs usines. Une part substantielle de ce pétrole et de ce gaz provient du golfe Persique et transite par le détroit d’Ormuz, puis par le détroit de Malacca, avant d’atteindre les terminaux régionaux.

Ces deux détroits cumulent des risques différents mais complémentaires. Ormuz reste soumis aux tensions entre l’Iran et les puissances occidentales, avec des épisodes récurrents de menaces sur la navigation. Malacca, point de passage obligatoire pour une part massive du commerce maritime mondial, est étroit, dense et structurellement difficile à sécuriser contre des perturbations, qu’elles soient militaires, piraterie ou accidents de navigation.

La concentration du trafic énergétique sur ces deux points crée un effet de levier inversé : un choc géopolitique localisé peut déclencher une hausse des prix ou une rupture d’approvisionnement qui se répercute immédiatement sur les coûts de production industrielle à plusieurs milliers de kilomètres. C’est précisément ce mécanisme qui peut se déclencher lors de tensions au Moyen-Orient, affectant les coûts de transport et les prix de l’énergie dans la région.

L’Indonésie présente un profil légèrement différent : productrice de pétrole et de charbon, elle bénéficie d’une certaine autosuffisance énergétique. Mais sa structure de production et de distribution interne reste fragmentée, et ses industries exportatrices dépendent de l’énergie fossile importée pour les segments à plus forte valeur ajoutée. La diversification géographique des sources d’approvisionnement ne suffit pas à compenser l’absence d’infrastructure de stockage stratégique et de flexibilité dans le mix énergétique industriel.

Mars 2026 : quand une crise au Moyen-Orient arrête des usines au Vietnam

L’épisode Shijin Fashion de mars 2026 mérite d’être décortiqué, parce qu’il illustre la mécanique de transmission d’un choc géopolitique à une rupture de chaîne logistique concrète.

Shijin Apparel se présente comme un fabricant chinois qui sert des marques internationales. Des perturbations énergétiques régionales peuvent affecter les chaînes de production et les délais de livraison de fournisseurs localisés en Asie du Sud-Est.

Ce qui rend cet enjeu intéressant va au-delà des cas individuels. La stratégie de diversification hors de Chine peut être techniquement correcte, mais elle expose les entreprises à une dépendance énergétique régionale qui mérite une évaluation attentive.

Le Kearney/CSCMP State of Logistics Report 2026 cite la volatilité énergétique comme force macroéconomique ; les entreprises qui relocalisent la production vers l’Asie du Sud-Est doivent évaluer avec attention le risque énergétique de leurs sites. Elles ont résolu le risque géopolitique chinois en s’exposant à un risque géopolitique d’une autre nature.

Ce schéma concerne aussi les chaînes d’approvisionnement numériques : la robotisation croissante des lignes de production dans ces hubs rend les usines encore plus consommatrices d’énergie et donc plus vulnérables aux chocs sur les prix de l’électricité industrielle.

Les stratégies des gouvernements

La dépendance énergétique des hubs logistiques d’Asie du Sud-Est est connue. Elle fait l’objet de réponses politiques réelles, même si leur ampleur reste insuffisante face à l’urgence.

Le Vietnam a adopté son Plan de développement de l’énergie VIII, qui prévoit une montée en puissance significative des énergies renouvelables, notamment l’éolien offshore dont les côtes vietnamiennes offrent un potentiel parmi les meilleurs d’Asie. Le pays vise une part renouvelable substantielle dans son mix d’ici 2030. Des projets d’éolien offshore sont en développement avec des partenaires européens et asiatiques, même si les cadres réglementaires et les mécanismes de tarification ont ralenti les mises en service.

La Thaïlande a lancé une révision de son Plan directeur de développement de l’énergie avec des objectifs de renouvelables relevés. Le gouvernement pousse simultanément l’électrification du secteur automobile, ce qui crée une double pression sur le réseau électrique mais aussi une incitation à sécuriser des sources d’énergie décarbonées et domestiques.

L’Indonésie dispose d’un potentiel géothermique exceptionnel : avec 40 % des réserves mondiales de géothermie, elle pourrait en théorie alimenter une part importante de son industrie avec une énergie stable, locale et non exposée aux ruptures maritimes. La Pertamina Geothermal Energy, entreprise publique cotée depuis 2023, porte plusieurs projets de développement. Mais le rythme de déploiement reste lent face aux besoins croissants d’une industrie en expansion rapide.

Au niveau régional, l’ASEAN Power Grid, projet d’interconnexion électrique entre les pays membres, avance par étapes. Des liaisons bilatérales existent déjà entre la Thaïlande, le Laos et la Malaisie. L’enjeu est de construire un marché régional de l’électricité qui permette une mutualisation des ressources renouvelables et réduise l’exposition individuelle de chaque pays aux chocs sur les hydrocarbures importés. Ce chantier est celui de la prochaine décennie. La comparaison avec l’Afrique est éclairante : les grandes zones en développement qui construisent des infrastructures commerciales régionales découvrent systématiquement que l’énergie est le maillon qui détermine si ces infrastructures tiennent.

L’avantage logistique a une condition de validité

L’argument développé par les entreprises et les gouvernements pour justifier la diversification vers l’ASEAN repose sur un calcul de risques. La dépendance à la Chine présente des risques tarifaires, géopolitiques et de concentration. La diversification réduit ces risques. Le raisonnement est juste, mais il s’applique à un système, pas à chaque pays pris individuellement.

Le Vietnam, la Thaïlande et l’Indonésie ont chacun réduit le risque de concentration géographique pour leurs clients. Mais la diversification productive peut coexister avec une vulnérabilité énergétique accrue ; elle ne la remplace pas nécessairement. Les deux peuvent coexister dans un portefeuille de fournisseurs diversifié. Mais pour les entreprises qui ont concentré leurs nouvelles capacités dans un seul de ces pays, la situation ressemble à ce qu’elles fuyaient.

La résilience des chaînes d’approvisionnement dépend de plusieurs facteurs : redondance des fournisseurs, gestion des stocks, flexibilité des contrats, et audit du risque énergétique des sites. Ce dernier point figure parmi les paramètres sous-estimés dans la décennie de diversification post-pandémique.

La prise de conscience progresse. Des groupes de distribution européens ont commencé à intégrer des critères de sécurité énergétique dans leurs audits fournisseurs. Des assureurs spécialisés dans le risque supply chain ont développé des produits couvrant spécifiquement les ruptures liées à des chocs énergétiques géopolitiques. Ce marché émerge, ce qui signale que le risque est désormais reconnu et tarifé.

2030, la date qui compte

L’horizon de la transition énergétique en Asie du Sud-Est coïncide avec celui de la consolidation du rôle logistique de la région. Si les programmes renouvelables vietnamiens, thaïlandais et indonésiens tiennent leurs calendriers, 2030 verra une proportion plus élevée d’énergie domestique dans le mix industriel de ces pays. L’exposition aux chocs sur les hydrocarbures importés diminuera mécaniquement, même si elle ne disparaîtra pas.

Mais les calendriers glissent. Les obstacles réglementaires au Vietnam ont retardé plusieurs projets éoliens offshore. En Indonésie, la compétition entre intérêts charbonniers et développement des renouvelables ralentit la transition. La Thaïlande avance plus régulièrement, portée par une industrie automobile qui tire la demande d’énergie propre.

La question que pose 2026, c’est celle du délai acceptable. Les entreprises qui ont investi dans des capacités de production en ASEAN peuvent-elles absorber plusieurs années de vulnérabilité énergétique en attendant que la transition se consolide ? Pour certaines, la réponse passe par des investissements directs dans des solutions énergétiques sur site : panneaux solaires industriels, contrats d’achat d’énergie renouvelable en direct avec des producteurs locaux, générateurs de secours. Ces solutions existent, elles se déploient. Elles ne règlent pas le problème systémique, mais elles réduisent l’exposition individuelle.

Le prix du pétrole fluctue ; la variable déterminante reste la vitesse à laquelle l’ASEAN construit une autonomie énergétique régionale suffisante pour que ses hubs logistiques cessent d’être des points de vulnérabilité.


Sources

  1. S&P Global Mobility, Supply Chain Resilience 2026, https://www.spglobal.com/en/research-insights/market-insights/geopolitical-risk/supply-chain-resilience
  2. Kearney / CSCMP, State of Logistics Report 2026 (energy volatility section), rapport cité sans URL vérifiée
  3. Shijin Fashion, analyse de perturbation de chaîne d’approvisionnement, mars 2026, source sectorielle citée dans le brief