En Nouvelle-Zélande, 61 % des adultes étaient physiquement actifs en 2024-2025 selon Sport NZ, et 46,2 % selon le ministère de la Santé, au même moment. Les agences publient des résultats différents issus d’instruments et de champs d’activité différents. Cette divergence pose une question de cohérence des politiques : les indicateurs peuvent informer les décisions d’investissement sans déterminer automatiquement les financements.

L’essentiel

  • Deux instruments officiels néo-zélandais donnent des résultats opposés sur le taux d’activité physique adulte en 2024-2025 : 61 % (Sport NZ, enquête Active NZ) contre 46,2 % (ministère de la Santé, Health and Independence Report 2025).
  • L’écart tient à des définitions et des protocoles différents : ce que chaque enquête appelle « actif » ne recouvre pas la même réalité.
  • L’Australie publie ses propres données territoriales via une troisième méthodologie (AusPlay), rendant toute comparaison régionale hasardeuse.
  • Des indicateurs non alignés risquent d’orienter les budgets vers les pratiques les plus visibles et facilement comptabilisées.
  • Construire une politique sport-santé efficace suppose de clarifier ce que chaque instrument mesure et pour quels usages.

61 % ou 46,2 % : les deux chiffres ne mesurent pas la même chose

Sport NZ collecte ses données via l’enquête Active NZ, conçue pour suivre la pratique sportive et les loisirs actifs. Elle compte les adultes qui atteignent un certain volume d’activité hebdomadaire, y compris marche et jardinage lorsqu’ils relèvent du sport, de l’exercice, des loisirs ou de la détente, selon une définition qui exclut l’activité de travail et les tâches. Le résultat 2024-2025 : 61 % des adultes néo-zélandais respectaient les recommandations.

Le ministère de la Santé utilise une autre enquête, conçue pour le suivi épidémiologique. Sa définition de l’activité physique suffisante diffère notamment par les activités comptabilisées : elle inclut par exemple jardinage lourd, ménage lourd et travail vigoureux, et cible explicitement ce qui protège contre les maladies chroniques. Résultat : 46,2 % des adultes atteignent le seuil recommandé.

Les deux publications diffèrent de 14,8 points, mais elles ne portent pas strictement sur la même population adulte. Les estimations agrégées diffèrent de 14,8 points, sans démontrer un basculement individuel dû au questionnaire. Les deux enquêtes sont valides sur leur propre terrain : l’une cartographie l’engagement sportif, l’autre évalue le risque cardiovasculaire. Le problème surgit quand les décideurs citent l’une ou l’autre sans distinguer leur champ d’application réel.

Divergence des priorités de financement

La mécanique est circulaire : un indicateur de pratique sportive monte quand les clubs recrutent, quand les événements se multiplient, quand les équipements ouvrent. Ce sont précisément les leviers que les agences de développement sportif actionnent, parce que ce sont ceux sur lesquels elles ont prise. L’inactivité des groupes les plus exposés aux maladies chroniques est structurée par des contraintes qui précèdent la question sportive : disponibilité du temps, coût du transport, densité du tissu associatif local, normes culturelles autour du corps et de l’effort. Un indicateur de pratique organisée peut progresser indépendamment des effets sanitaires attendus sur la sédentarité. Ce découplage entre l’indicateur et l’effet sanitaire observé pose une question centrale : une politique peut se déclarer efficace sur la base de son propre chiffre sans que cette efficacité se manifeste dans les données de santé publique.

Les structures institutionnelles peuvent créer des incitations pour orienter les budgets vers ce qui est mesurable. L’enquête Active NZ mesure le sport, l’exercice, les loisirs actifs et la détente. Ses résultats peuvent informer la stratégie d’investissement de Sport NZ vers des leviers comme les fédérations, les clubs, les équipements et les événements. Ce sont des pratiques visibles, facilement comptabilisables, avec des parties prenantes organisées qui savent défendre leurs dossiers.

Certains groupes exposés à l’inactivité, notamment personnes âgées isolées, habitants des zones rurales, populations à faibles revenus, ne fréquentent pas facilement ces canaux. Leur activité, quand elle existe, ressemble à de la marche, du jardinage, du travail manuel : Active NZ capte la marche et peut capter le jardinage de loisir, mais exclut les tâches et l’activité physique exercée pour le travail. Exactement ce que l’enquête de santé, elle, cherche à mesurer.

Cette tension entre mesure de la pratique sportive et mesure de l’activité physique protectrice n’est pas propre à la Nouvelle-Zélande. Les données européennes montrent une dynamique comparable : les pays qui affichent les meilleures performances sur les indicateurs de pratique sportive ne sont pas nécessairement ceux qui réduisent le plus les inégalités de santé liées à la sédentarité. La mesure façonne le récit, et le récit oriente l’argent.

L’Australie ajoute une troisième grille, pas une synthèse

De l’autre côté de la mer de Tasman, l’Australie publie ses données d’activité physique via AusPlay, géré par le Australian Sports Commission. Troisième méthodologie, troisième définition opérationnelle de l’activité suffisante, collecte par territoire pour permettre des comparaisons entre États.

Le résultat est une base de données riche, mais les comparaisons avec les enquêtes néo-zélandaises exigent des précautions méthodologiques et ne doivent pas être interprétées comme des équivalences directes. Comparer les taux d’activité physique entre Australie et Nouvelle-Zélande à partir de ces sources revient à comparer des températures mesurées en degrés différents : les chiffres existent, mais l’arithmétique ne dit rien de la réalité.

Cette fragmentation dépasse le cadre océanien : elle constitue la norme mondiale. L’Organisation mondiale de la Santé a publié ses propres recommandations et ses propres indicateurs de suivi. Au moins Sport NZ indique que ses recommandations utilisées pour les jeunes sont fondées sur celles de l’OMS; une harmonisation complète dans toutes les enquêtes nationales n’est pas établie. Chaque pays, chaque agence, a construit ses outils pour ses propres besoins institutionnels, ce qui reste rationnel à l’échelle locale mais paralysant à l’échelle régionale.

Le problème de mesure que Diane Coyle a documenté ailleurs

L’économiste Diane Coyle a montré, dans ses travaux sur la mesure du progrès économique, que la qualité de la décision publique dépend directement de la qualité des indicateurs dont disposent les gouvernements. Son analyse porte d’abord sur le PIB, aveugle aux transformations numériques, incapable de valoriser ce qui ne passe pas par un marché, mais le mécanisme qu’elle décrit s’applique ici mot pour mot. Dans Making AI Count, elle étend ce diagnostic aux nouvelles frontières de la mesure : quand les indicateurs disponibles ne capturent pas ce qui compte, les décisions s’optimisent pour ce qui est mesurable, pas pour ce qui est souhaitable.

Les deux enquêtes emploient des populations, définitions et objectifs distincts, ce qui limite certaines comparaisons directes. Sport NZ et le ministère de la Santé mesurent tous deux, régulièrement et sérieusement, mais la divergence de leurs définitions rend difficile une évaluation cohérente de la politique publique.

Une lecture concurrente est possible. Des économistes proches du libéralisme de marché, dans la tradition de Tyler Cowen sur la stagnation et ses causes institutionnelles, soulèveraient une question différente : la fragmentation des indicateurs est peut-être le symptôme d’un problème de gouvernance plus profond. Deux agences aux mandats distincts, aux budgets distincts, aux électeurs institutionnels distincts, n’ont pas d’incitation naturelle à harmoniser leurs outils. Résoudre le problème statistique sans toucher à la structure institutionnelle, ce serait produire un chiffre unique sans changer ce que chaque agence finance réellement. Les données convergentes ne font pas automatiquement converger les politiques.

Ce contrepoint est sérieux et approfondit le diagnostic initial. L’harmonisation des indicateurs pourrait contribuer à clarifier les priorités d’investissement, mais d’autres facteurs comme la volonté politique et la structure institutionnelle influencent aussi comment les financements s’alignent avec ces priorités.

Les groupes que la mesure actuelle laisse dans l’angle mort

Les indicateurs agrégés dissolvent les gradients précisément là où ces gradients importent le plus pour la décision. Quand un taux national progresse, cette progression peut se concentrer exclusivement dans les groupes déjà les mieux dotés, sans que le chiffre global le signale. Les populations pour lesquelles l’inactivité est le facteur de risque le plus documenté pratiquent souvent des formes d’activité physique diffuses, intégrées à la vie quotidienne plutôt qu’à un calendrier sportif. Les enquêtes centrées sur le sport et les loisirs peuvent sous-capter l’activité professionnelle et certaines tâches, mais Active NZ mesure aussi une partie des déplacements actifs. Cette limite découle directement du choix de définition opérationnelle et ne se corrige pas à la marge.

Construire un indicateur suffisamment sensible pour suivre ces populations exige de partir de leurs modes de vie réels, et non d’adapter après coup une grille pensée pour la pratique sportive organisée.

Le ministère de la Santé néo-zélandais identifie dans son rapport 2025 des écarts documentés par groupe de population. Les Māori et les peuples du Pacifique connaissent des taux disproportionnés de maladies non transmissibles, auxquelles l’inactivité physique contribue parmi plusieurs facteurs de risque. Selon l’enquête de santé 2024/25, les adultes Māori sont à 47,4 % d’activité physique suffisante, légèrement au-dessus de la moyenne nationale de 46,2 %, tandis que les adultes Pasifika sont à 42,1 %. Les données 2024/25 documentent notamment des taux faibles chez les 75 ans et plus et les personnes handicapées; d’autres populations moins dotées peuvent aussi être insuffisamment atteintes par les politiques sportives existantes.

L’enquête Active NZ de Sport NZ documente ces inégalités. Les priorités de Sport NZ couvrent le jeu, les loisirs actifs et le sport, avec un accent particulier sur l’équité et certains groupes, notamment enfants et jeunes.

C’est l’angle mort que les données sur les inégalités d’accès au sport documentent dans d’autres contextes : rendre le sport accessible ne suffit pas si les groupes les plus à risque manquent de certaines conditions matérielles ou sociales pour le pratiquer régulièrement. Les indicateurs qui mesurent l’accès ou la participation globale masquent ces gradients.

Le défi de mesure sur le long terme est précisément là : construire des indicateurs capables de suivre à la fois le volume de pratique, l’intensité protectrice, et la distribution sociale de ces deux dimensions. Un seul chiffre agrégé sur l’activité physique ne peut pas remplir ces trois fonctions en même temps. Les séries qui le tentent finissent par brouiller le signal sur les populations qui en ont le plus besoin.

Ce qu’une politique cohérente exigerait

La première étape n’est pas de choisir entre les 61 % de Sport NZ et les 46,2 % du ministère de la Santé. Les deux mesures ont leur utilité propre. L’enjeu est de clarifier publiquement ce que chacune mesure, pour quoi elle est adaptée, et ce qu’elle ne permet pas de conclure.

Plusieurs pays ont tenté des harmonisations partielles. Le Canada a développé une approche qui distingue explicitement la participation sportive (objet des politiques de développement du sport) et l’activité physique protectrice (objet des politiques de santé publique), avec des instruments séparés pour chaque objectif et des passerelles documentées entre les deux. Le résultat n’est pas un chiffre unique, mais une architecture de mesure qui permet de suivre les deux dimensions sans les confondre.

Sport NZ et le ministère de la Santé disposent des compétences pour construire quelque chose de similaire. Le Health and Independence Report 2025 fournit déjà une base épidémiologique solide. Active NZ fournit une cartographie fine de la pratique sportive. Mettre ces deux séries en dialogue explicite, en documentant pourquoi elles divergent, pour quelles décisions chacune est pertinente, et quels groupes chacune sous-estime, serait un progrès concret, sans nécessiter de fusionner des mandats institutionnels qui ont leur propre logique.

La question ouverte reste celle-ci : qui, dans l’architecture gouvernementale néo-zélandaise, a le mandat et les moyens de forcer cette coordination ? Une politique sport-santé efficace suppose que quelqu’un soit responsable non seulement des indicateurs de sa propre agence, mais de la cohérence de l’ensemble.


Sources

  1. Ministry of Health New Zealand, Health and Independence Report 2025, https://www.health.govt.nz/publications/health-and-independence-report-2025-online-version
  2. Sport New Zealand, Active NZ Survey 2024/25, Sport NZ (sportnz.org.nz)
  3. Australian Sports Commission, AusPlay, participation data for the sport sector, Australian Sports Commission
  4. World Health Organization, Global action plan on physical activity 2018–2030: more active people for a healthié world, WHO
  5. Diane Coyle, Making AI Count: The Next Measurement Frontier, Cambridge Journal of Regions, Economy and Society, https://doi.org/10.1093/cjres/rsae035