Depuis 1980, les Américains nés riches ont moins de chances de descendre dans l’échelle sociale qu’auparavant, et la probabilité de sortir du quintile inférieur n’a guère bougé. Une étude de Jonathan Davis et Bhashkar Mazumder pour la Fed de Chicago identifie des facteurs susceptibles de contribuer au recul de la mobilité, notamment le rendement de l’éducation et le lien entre revenu parental et probabilité de mariage. Environ 40 % du recul de la mobilité en revenu familial est attribué, dans cet exercice, au renforcement du lien entre revenu parental et probabilité de mariage.

L’essentiel

  • La mobilité intergénérationnelle a reculé aux États-Unis depuis 1980 : la probabilité de rester dans le quintile supérieur est restée globalement stable, celle de sortir du quintile inférieur n’a guère bougé (Federal Reserve Bank of Chicago, Davis et Mazumder, « The Decline in Intergenerational Mobility After 1980 », WP 2017-05, révisé en 2022).
  • Le gradient mariage-revenu parental a été multiplié par 4 depuis 1980. Le renforcement du lien entre revenu parental et mariage est associé à une plus grande persistance intergénérationnelle du revenu familial.
  • Davis et Mazumder estiment qu’environ 40 % du recul peut être expliqué par le renforcement du lien entre revenu parental et probabilité de mariage, l’étude ne constatant pas de hausse significative de l’appariement assortatif.
  • L’éducation reste un levier, mais elle s’insère le lien entre revenu parental et mariage s’est renforcé.
  • Pour inverser la tendance, les politiques publiques pourraient adresser les conditions préalables à la mobilité : le logement, les réseaux professionnels et les espaces sociaux mixtes.

Le gradient matrimonial, un amplificateur d’inégalités

Le coefficient revenu parental-probabilité de mariage passe d’environ 0,05 à 0,22 entre deux groupes de cohortes étudiés par Davis et Mazumder. Ce chiffre, estimé par Davis et Mazumder à partir des enquêtes longitudinales NLS66 et NLSY79, indique un renforcement de l’association entre revenu parental et probabilité de mariage. Les individus se rencontrent là où ils vivent, travaillent et étudient, mais l’ampleur du basculement est frappante.

Deux mécanismes jouent ensemble. Le premier est résidentiel : la ségrégation par le logement s’est accentuée depuis quarante ans dans les grandes métropoles américaines. Les quartiers aisés et les quartiers pauvres ont renforcé leur identité de classe, réduisant les occasions de rencontre entre milieux différents. Le second est éducatif : les universités d’élite, malgré leurs programmes d’aide financière, restent des espaces massivement fréquentés par des enfants de familles aisées, et elles constituent aujourd’hui un marché matrimonial de première importance. Harvard et Stanford sélectionnent aussi les futurs couples.

L’effet sur la mobilité est mécanique. Quand deux revenus élevés se combinent dans un même foyer, le ménage accumule du capital financier, du patrimoine immobilier et du réseau social à un rythme qu’un revenu médian seul ne peut pas atteindre. Quand deux revenus faibles se combinent, les contraintes se cumulent, instabilité du logement, accès limité aux soins, stress chronique qui affecte le développement des enfants. Les données de Raj Chetty et ses collègues (NBER, 2020) montrent que l’environnement du quartier et du foyer dans les premières années de vie pèse durablement sur les trajectoires de revenu des enfants trente ans plus tard.

Mobilité asymétrique : il est plus facile de rester au sommet que de grimper

L’étude de Davis et Mazumder distingue deux dynamiques que les analyses agrégées ont tendance à confondre. Depuis les années 1980, la probabilité de rester dans le quintile supérieur de revenu est restée approximativement stable autour de 31 %. La probabilité de sortir du quintile inférieur, elle, n’a guère bougé. La mobilité américaine présente une asymétrie : la probabilité de rester au sommet est restée relativement stable tandis que celle de sortir de la base n’a guère progressé.

Ce résultat contredit l’image d’une Amérique où les élites se renouvellent. Le rêve américain, dans sa version statistique, supposait une circulation entre les classes : des hauts qui descendent, des bas qui montent. Ce flux existait, imparfaitement mais réellement, jusqu’aux années 1970. La désindustrialisation, la financiarisation et la montée des professions à haute qualification ont depuis creusé un fossé entre ceux qui héritent de réseaux et de capital, et ceux qui partent sans l’un ni l’autre.

L’homogamie amplifie cette asymétrie de façon spécifique. Au sommet, deux hauts revenus formant un couple protègent leurs enfants par l’accumulation : immobilier dans des quartiers sécurisés, écoles privées ou publiques à fort financement local, activités parascolaires, accès à des stages et à des mentors. À la base, deux revenus faibles associés partagent les mêmes contraintes, souvent dans les mêmes quartiers sous-dotés, sans dynamique de rattrapage. L’effet est asymétrique.

Les limites de l’éducation comme levier correctif

Le problème tient aussi à la temporalité des effets. L’éducation agit sur des individus avant que le filtre matrimonial ne s’applique, mais elle ne modifie pas les espaces où ce filtre opère. Un diplôme obtenu dans un établissement peu sélectif ouvre des portes sur le marché du travail sans nécessairement intégrer son détenteur aux cercles où se forment les unions entre hauts revenus. Les rendements de l’éducation mesurés au niveau du ménage incluent l’effet éventuel sur le partenaire. L’étude ne détecte pas de hausse significative de l’appariement assortatif.

Le renforcement du lien entre revenu parental et mariage apparaît comme un contributeur probable de la persistance intergénérationnelle, bien que son rôle causal ne soit pas établi par ces données seules.

La réponse politique dominante depuis trente ans a été éducative : investir dans la petite enfance, élargir l’accès aux universités, financer les bourses. Ces leviers ont leur utilité. Les données de Chetty sur la mobilité montrent que certains établissements universitaires, notamment des universités publiques et des community colleges, produisent des taux de mobilité ascendante bien supérieurs à leur part dans l’enseignement supérieur. L’éducation peut ouvrir des trajectoires.

Mais l’éducation seule bute sur le filtre matrimonial. Former davantage de diplômés issus de milieux modestes ne suffit pas si ces diplômés rencontrent, au sortir des études, des marchés du travail segmentés et des espaces sociaux toujours aussi séparés. La mobilité éducative et la mobilité économique ne se superposent pas automatiquement. Un enfant de famille modeste qui obtient un diplôme dans une université de second rang accède rarement aux réseaux des grandes firmes, des cabinets de conseil ou des fonds d’investissement, réseaux où se concentrent aujourd’hui les rémunérations les plus hautes et, accessoirement, les futurs partenaires de vie.

Ce découplage est documenté. La robotisation et la polarisation salariale ont comprimé les revenus médians et concentré les gains en haut de la distribution, rendant le franchissement de la frontière entre classes moyennes et classes aisées à la fois plus décisif économiquement et plus difficile socialement. La politique d’éducation peut former davantage de candidats à la mobilité ; elle ne peut pas, à elle seule, recomposer les espaces où les trajectoires se construisent.

La géographie de la mixité : un levier sous-estimé

Si l’homogamie se nourrit de la séparation spatiale, c’est la géographie qui devient un terrain d’intervention. Les recherches de Chetty et ses collègues sur Opportunity Atlas montrent des variations notable de mobilité entre comtés américains : à revenu et éducation égaux à la naissance, les enfants qui grandissent dans certains comtés du Midwest rural ou de certaines banlieues de Denver ont des trajectoires significativement meilleures que ceux qui grandissent à Atlanta ou dans certaines zones du Sud profond. Ces différences s’expliquent en partie par la mixité sociale effective des quartiers, la stabilité familiale et la qualité des institutions locales.

La politique du logement devient alors, indirectement, une politique de mobilité. Permettre la construction de logements à coûts variés dans les zones d’emploi dynamiques, là où se concentrent les entreprises à haute valeur ajoutée, augmente la probabilité que des jeunes de milieux différents se croisent réellement. Les lois de zonage exclusif, qui réservent de facto les quartiers les mieux dotés aux familles aisées, sont un frein à la mixité matrimoniale autant qu’à la mixité scolaire. Des études montrent que les politiques de vouchers résidentiels ciblant les zones à forte mobilité peuvent avoir des effets sur les trajectoires des enfants.

La question des réseaux professionnels est du même ordre. Les grandes entreprises américaines recrutent massivement via des canaux qui reproduisent la sélection sociale : cooptation, stages non rémunérés accessibles seulement aux familles qui peuvent les financer, réseaux d’anciens élèves d’universités sélectives. Certaines firmes ont expérimenté des recrutements à l’aveugle ou des programmes de stage rémunérés ciblant des universités moins sélectives, avec des résultats encourageants sur la diversité des embauches. Ces initiatives restent marginales au regard de l’ampleur du phénomène.

Les systèmes qui limitent l’homogamie : ce que d’autres pays ont essayé

Les États-Unis ne sont pas seuls à observer ce phénomène, mais l’ampleur du gradient matrimonial y est particulièrement forte comparée aux pays nordiques ou au Canada. Cette différence tient moins aux valeurs culturelles qu’aux institutions. Dans les pays où l’accès à l’université sélective est davantage déconnecté du revenu des parents, parce que les frais de scolarité sont faibles, les logements étudiants plus mixtes, les prestations sociales plus universelles, le filtre matrimonial est moins prononcé.

La mobilité intergénérationnelle déjà documentée pour les États-Unis montre que le pays se distingue défavorablement de ses pairs développés sur ce terrain. Cette situation résulte de choix institutionnels accumulés, dont certains sont réversibles.

Les Pays-Bas et le Danemark ont maintenu des taux d’homogamie inférieurs aux États-Unis notamment grâce à l’existence d’espaces sociaux plus mixtes : crèches et écoles publiques fréquentées par toutes les classes, universités peu coûteuses, marché du logement moins ségrégatif. Ces conditions ne garantissent pas la mobilité, mais elles maintiennent ouvertes des possibilités de rencontre entre milieux différents que la ségrégation américaine ferme progressivement.

La Pew Charitable Trusts a documenté que les adultes américains dont les parents appartenaient aux quintiles supérieurs ont deux fois plus de chances que leurs homologues canadiens de rester dans le même quintile à l’âge adulte. L’écart entre les deux pays sur le plan de l’homogamie n’est pas la seule explication, mais il y contribue.

Corriger le mécanisme, pas seulement ses symptômes

Les inégalités éducatives et les rendements croissants réunis sont associés à une hausse d’environ 14 % de la persistance ; les seuls changements de rendements de l’éducation n’en expliquent qu’une petite part dans ce modèle. Ce résultat devrait recentrer les débats de politique publique. L’éducation mérite d’être soutenue, mais elle n’est pas isolée de l’effet du filtre matrimonial qui recompose les inégalités. Cibler uniquement les diplômes, c’est former des individus plus qualifiés pour un marché matrimonial et résidentiel qui reste segmenté.

Les leviers qui pourraient corriger le mécanisme lui-même sont connus : politique de logement favorable à la mixité dans les zones dynamiques, réforme du financement des écoles publiques pour réduire les écarts entre districts riches et pauvres, programmes de stages rémunérés accessibles sans capital familial, institutions éducatives de la petite enfance universelles et de qualité homogène. Ces mesures n’ont pas de portée directe sur les choix matrimoniaux, personne ne réglemente les mariages, mais elles agissent sur les conditions dans lesquelles ces choix se forment.

Le mérite et l’effort individuel restent des valeurs constitutives de l’idéal américain. Si le renforcement du lien entre revenu parental et mariage est un contributeur probable de la fermeture de la mobilité, et si ce lien dépend du lieu de résidence, du lieu d’études et des réseaux auxquels on accède, alors la méritocratie exige une action délibérée sur ces conditions préalables. Les cohortes étudiées présentent une mobilité intergénérationnelle plus faible et une association plus forte entre revenus parentaux et revenus des enfants, ce qui suggère l’importance des conditions préalables à la mobilité.


Sources

  1. Federal Reserve Bank of Chicago – Intergenerational Economic Mobility (Davis & Mazumder, 2022 NBER)
  2. Chetty, R. Et al. – Opportunity Atlas, NBER 2020 (opportunityinsights.org)
  3. Pew Charitable Trusts – Economic Mobility in America (rapports annuels)
  4. Columbia Center on Poverty and Social Policy – Residential mobility and intergenerational outcomes, 2026