Au Bangladesh, le secteur manufacturier emploie environ 10 % de la population active. Quand Taiwan et la Corée du Sud traversaient leur décollage industriel, à un niveau de revenu comparable, la part de l’industrie dans leur emploi total était déjà en chemin vers 25 à 30 %. L’escalier existe encore. Il est simplement devenu trop étroit pour y faire passer des dizaines de millions de personnes.

C’est le constat que Dani Rodrik, économiste de Harvard et l’une des voix les plus écoutées sur le développement, a publié en mai 2026 dans Project Syndicate. Ce qui rend ce texte inhabituel : Rodrik ne commente pas les erreurs des autres. Il documente publiquement pourquoi sa propre thèse centrale, défendue pendant une décennie, ne tient plus face aux données.

L’essentiel

  • Le Bangladesh, le Vietnam et le Cambodge absorbent structurellement moins de main-d’œuvre dans l’industrie que ne le faisaient Taiwan, la Corée ou le Japon à un stade de développement équivalent — un écart que Rodrik documente dans sa révision de thèse (Project Syndicate, mai 2026).
  • L’automatisation rétrécie la capacité d’absorption de l’industrie manufacturière avant même que les pays pauvres n’aient eu le temps de l’exploiter pleinement.
  • Rodrik propose maintenant de miser sur certains services — logistique, soins, tourisme, numérique — comme substitut possible, mais les données sur ce pari restent préliminaires.
  • Si la transition vers les services échoue à créer de la mobilité à grande échelle, les pays à faible revenu d’Afrique et d’Asie du Sud qui misent encore sur l’industrialisation pourraient manquer leur fenêtre, avec des conséquences sur la trajectoire de plusieurs milliards de personnes à horizon 2040.

Ce que Rodrik défendait, et pourquoi ça fonctionnait

La thèse manufacturière de Rodrik reposait sur une observation solide : le secteur industriel est l’un des rares à offrir des gains de productivité rapides dans les pays pauvres, sans exiger un capital humain élevé à l’entrée. Une ouvrière du textile au Bangladesh peut multiplier sa productivité par cinq ou dix en passant de l’agriculture de subsistance à l’usine. Ces gains se transmettent aux salaires, aux services locaux, à la demande intérieure. La Corée du Sud, Taiwan, le Japon et la Chine ont suivi ce chemin, et les données sont sans ambiguïté : des centaines de millions de personnes ont quitté la pauvreté par cette porte.

Ce que la théorie captait bien, c’est le mécanisme. L’industrie manufacturière partage une caractéristique que peu d’autres secteurs possèdent : la convergence inconditionnelle de la productivité. Des entreprises manufactuières dans des pays pauvres tendent à rattraper la frontière technologique mondiale, indépendamment des institutions, du niveau d’éducation ou de la qualité de gouvernance. Autrement dit, les pays les plus mal dotés pouvaient quand même monter l’escalier, à condition d’avoir accès aux marchés d’exportation et aux chaînes de valeur mondiales. C’est ce que Rodrik appelait la “globalisation industrielle” comme moteur de rattrapage.

Le problème, c’est que cette propriété de convergence s’appliquait à un modèle manufacturier qui absorbait du travail. Quand l’automatisation entre dans l’équation, la productivité continue de converger, mais l’emploi, lui, ne suit plus.

L’escalier rétrécit sous l’effet de l’automatisation

La Chine est l’illustration la plus frappante de ce mécanisme. Entre 1995 et 2015, l’industrie chinoise a absorbé des centaines de millions de travailleurs ruraux. Puis, à partir de 2012 environ, l’emploi manufacturier chinois a commencé à décliner en termes absolus, alors même que la production industrielle continuait de croître. Les robots et l’automatisation ont décorrélé la production du travail. Ce qui se passait en Chine n’était pas une anomalie : c’était le signe que le modèle changeait de nature.

Pour les pays qui arrivent plus tard sur cet escalier, les chiffres que documente Rodrik sont révélateurs. Le Vietnam, qui a connu une industrialisation rapide dans les années 2010 grâce aux délocalisations fuyant les coûts chinois en hausse, emploie aujourd’hui environ 16 % de sa population active dans l’industrie manufacturière. C’est significatif, mais bien en dessous des 30 à 35 % que Taiwan ou la Corée atteignaient à un niveau de revenu comparable dans les années 1970 et 1980. Le Cambodge et le Bangladesh présentent des ratios similaires, voire inférieurs. Les usines sont là. Les emplois par unité de production, beaucoup moins.

Ce phénomène porte un nom dans la littérature économique : la “désindustrialisation prématurée”. Rodrik lui-même l’avait théorisé dans des travaux antérieurs, mais il y voyait alors un phénomène partiel, potentiellement compensable par des politiques appropriées. Ce qu’il reconnaît en 2026, c’est que le phénomène est plus profond et plus structurel qu’il ne l’anticipait. L’automatisation ne réduit pas seulement l’avantage de main-d’œuvre bon marché des pays pauvres : elle réduit le volume d’emploi que l’industrie peut physiquement créer, même dans les secteurs les moins qualifiés.

Le lien avec les dynamiques institutionnelles est direct. Comme nous l’avons documenté à propos du nearshoring mexicain, l’avantage comparatif ne suffit plus : les pays qui attiraient des usines grâce à leurs bas salaires voient cet avantage s’éroder à mesure que la technologie réduit le poids des coûts salariaux dans la structure de production. Quand le salaire ne représente plus que 8 % du coût total d’un produit assemblé, la concurrence sur la main-d’œuvre change de nature.

Les services : un pari raisonnable, des données encore minces

Rodrik ne plaide pas pour l’abandon des politiques industrielles. Il argüe que le secteur des services peut remplir, sous certaines conditions, une fonction similaire à celle qu’a jouée l’industrie manufacturière : créer de la mobilité économique à grande échelle pour des travailleurs peu qualifiés.

La distinction qu’il introduit est importante. Tous les services ne se valent pas. Les services personnels bas de gamme (nettoyage, garde d’enfants, petite restauration) n’offrent pas les gains de productivité qui permettent d’alimenter un rattrapage. En revanche, certains segments présentent des propriétés intéressantes : le tourisme, la logistique, les soins de santé à faible technicité, et une fraction des services numériques accessibles à des travailleurs semi-qualifiés. Ce sont ces segments que Rodrik identifie comme les candidats à un nouveau moteur de mobilité.

L’argument tient, en partie. Le Costa Rica a construit une montée en gamme économique significative par les services d’exportation, notamment les dispositifs médicaux et les centres de service partagés. Maurice a suivi un chemin comparable. Plusieurs pays d’Afrique subsaharienne voient leur secteur de services informels devenir un absorbeur net d’emploi urbain. Ces exemples existent. Ce qu’ils ne prouvent pas encore, c’est que le modèle est extensible à la même échelle que l’industrie manufacturière.

La grande différence, et c’est le point faible de l’argument, c’est que les services n’ont pas spontanément cette propriété de convergence inconditionnelle que Rodrik attribuait à l’industrie. Les gains de productivité dans les services sont plus dépendants des institutions, de la gouvernance, du niveau d’éducation, de la connectivité. Un pays pauvre avec des institutions déficientes peut quand même monter une usine textile compétitive ; bâtir un écosystème de services exportables compétitifs sans un socle institutionnel solide est sensiblement plus difficile. Rodrik reconnaît cette limite, mais il n’a pas encore de réponse satisfaisante à la question : comment des pays avec de faibles capacités institutionnelles accèdent-ils à ce nouveau modèle ?

La tension libérale : quand la méritocratique devient structurellement difficile

C’est ici que la lecture de Rodrik entre en tension avec une autre famille de pensée. Nicolas Bouzou, économiste libéral et observateur attentif de la dynamique de croissance, a défendu de façon consistante que le pessimisme sur le développement relève souvent d’une pathologie culturelle plutôt que d’un diagnostic économique : les institutions, la liberté économique, l’ouverture commerciale restent les moteurs les plus fiables de rattrapage, à condition que les pays y croient et les construisent. L’optimisme est une ressource productive.

Cette lecture a une force réelle. Les économies qui ont réussi à s’extraire de la pauvreté dans les cinquante dernières années ne l’ont pas fait malgré l’ouverture, mais par elle. Et il est vrai que le catastrophisme sur la désindustrialisation prématurée risque de conduire à des politiques protectionnistes contre-productives ou à la démobilisation des acteurs locaux.

Mais la tension que Rodrik met à jour est plus précise que ça. Elle ne porte pas sur la valeur de l’ouverture ou des institutions. Elle porte sur la capacité d’absorption. Si l’industrie manufacturière peut accueillir 10 % de la population active là où elle en accueillait 30 % une génération plus tôt, les pays à forte croissance démographique, notamment en Afrique subsaharienne, font face à un problème arithmétique que ni les institutions solides ni l’optimisme libéral ne résolvent seuls. Il leur faudrait créer des dizaines de millions d’emplois productifs dans des secteurs où les données sur la capacité d’absorption restent préliminaires.

L’optimisme lucide consiste à tenir les deux lectures ensemble : oui, les services peuvent devenir un nouveau moteur, et certains pays le prouvent. Et, simultanément, le modèle n’est pas encore documenté à l’échelle de ce qu’exige la transition démographique africaine ou sud-asiatique. La question n’est pas résolue. L’intellectualiser ne l’est pas non plus.

L’arc long : une fenêtre qui se ferme

La démographie rend cet enjeu urgent. L’Afrique subsaharienne devrait ajouter environ 800 millions de personnes à sa population d’ici 2050, selon les projections des Nations unies. La plupart d’entre elles entreront sur le marché du travail dans des économies qui n’ont pas encore réussi leur industrialisation et qui font face à une automatisation croissante dans les secteurs manufacturiers à faible valeur ajoutée. La même pression s’exerce, à une moindre échelle, au Bangladesh, au Pakistan et dans plusieurs pays d’Asie du Sud-Est.

Ce qui était un problème de politique économique devient une question de fenêtre historique. Les pays qui ont industrialisé entre 1960 et 1990 ont bénéficié d’un contexte spécifique : automatisation limitée, bas coûts de communication, marchés d’exportation ouverts, et une technologie manufacturière qui exigeait du travail. Ce contexte ne se répétera pas pour les pays qui arrivent maintenant. Si les services ne remplissent pas le rôle que Rodrik leur assigne, la mobilité sociale à grande échelle pour cette génération sera plus lente, plus inégalitaire, et probablement insuffisante à absorber la pression démographique.

Il y a dans ce constat quelque chose d’analogue à la question que posent les données sur l’IA et la transformation du travail cognitif dans les économies avancées : l’automatisation ne détruit pas nécessairement les emplois en net, mais elle modifie profondément la structure de qui accède à quoi, et à quelle vitesse. La différence, c’est que les pays riches disposent de filets de sécurité, d’institutions redistributives et de capitaux humains pour gérer cette transition. La plupart des pays à faible revenu n’ont pas ces amortisseurs.

L’irréversibilité partielle de ce phénomène est ce qui le rend sérieux. Les chaînes de valeur mondiales se reconfigureront probablement vers plus d’automatisation et de nearshoring vers les pays à coût élevé, à mesure que les robots deviennent moins chers. Cette tendance est documentée par l’OCDE et par diverses études sectorielles : les coûts d’automatisation dans le textile et l’assemblage électronique ont chuté d’environ 40 à 50 % sur la décennie 2012-2022. Chaque point de baisse supplémentaire réduit l’avantage comparatif de la main-d’œuvre bon marché des pays émergents.

Ce que les pays font déjà, et ce que ça dit sur les paris en cours

Quelques pays ont commencé à construire des réponses concrètes. Le Rwanda a misé sur un positionnement de services haut de gamme : tourisme de conservation, hub de conférences internationales, logistique régionale. Les résultats sont visibles en termes de PIB par habitant et d’emplois formels, mais l’économie reste petite et le modèle difficile à dupliquer à l’échelle d’un pays de 50 ou 100 millions d’habitants. Le Kenya développe un écosystème numérique autour de Nairobi qui emploie des centaines de milliers de personnes dans les services externalisés et la fintech. L’Inde, à une autre échelle, a construit une industrie de services d’exportation qui représente aujourd’hui plus de 8 % de son PIB et emploie plusieurs millions de personnes qualifiées, avant de se diffuser vers des segments moins qualifiés.

Ces exemples partagent une caractéristique : ils ont tous bénéficié d’investissements publics significatifs dans les infrastructures numériques, d’une politique active de formation, et d’une ouverture aux investissements étrangers dans les services. Autrement dit, les mécanismes qui permettent aux services de remplir le rôle de l’industrie ressemblent davantage à une politique industrielle active qu’à une croissance spontanée des marchés. Rodrik, cohérent avec ses travaux antérieurs sur l’État développeur, tire cette conclusion explicitement.

C’est une donnée pratique pour les gouvernements et les institutions internationales. La Banque mondiale et les agences de développement continuent d’orienter une part significative de leur financement vers les infrastructures manufacturières et les zones économiques spéciales. Si le diagnostic de Rodrik est juste, une partie de ces ressources devrait migrer vers la formation dans les services, les infrastructures numériques, et les cadres réglementaires qui permettent aux petits prestataires de services de participer aux chaînes de valeur mondiales.

L’IA pourrait jouer un rôle ambigu ici. D’un côté, les outils numériques accessibles à faible coût abaissent la barrière d’entrée dans certains services exportables : un comptable au Ghana peut désormais travailler pour une PME européenne avec des outils que son prédécesseur n’aurait pas eu les moyens d’acquérir. De l’autre, les mêmes outils automatisent les segments de services les plus accessibles aux travailleurs peu qualifiés. La question de savoir qui des deux effets l’emportera reste ouverte, et les données disponibles à ce stade ne permettent pas de trancher.

Un économiste qui met à jour sa carte

Ce qui fait la valeur du texte de Rodrik, au-delà de son contenu, c’est la méthode qu’il illustre. Changer d’avis sur la base de données nouvelles est plus rare qu’on ne le dit dans le débat économique. La plupart des économistes défendent leurs thèses antérieures en ajoutant des nuances, pas en reconnaissant que le modèle de référence était juste à un moment et a cessé de l’être. Rodrik fait l’inverse. Il dit : le monde a changé, mon cadre d’analyse doit changer aussi.

Cette posture a une conséquence pratique pour les institutions qui financent le développement et pour les gouvernements qui en dépendent. Les stratégies de développement des années 2000 et 2010, construites sur le modèle des zones économiques spéciales et de l’intégration dans les chaînes d’assemblage mondiales, n’ont pas échoué : elles ont fonctionné dans le contexte qui était le leur. Ce contexte a changé suffisamment vite pour que les mêmes recettes, appliquées aujourd’hui au Soudan, à l’Éthiopie ou au Myanmar, produisent des résultats structurellement plus faibles.

Le chantier qui s’ouvre est de construire une théorie du développement par les services aussi précise et aussi opérationnelle que l’était la théorie manufacturière. Rodrik reconnaît que ce travail n’est pas terminé. Les conditions dans lesquelles les services peuvent remplir cette fonction, les politiques qui les rendent accessibles aux travailleurs peu qualifiés, les modèles institutionnels qui permettent cette montée en gamme : ce sont les questions qui devront être résolues empiriquement, pays par pays, secteur par secteur.

L’escalier n’a pas disparu. Il a changé d’emplacement. Et personne n’a encore tout à fait la carte du nouveau bâtiment.


Sources

  1. Dani Rodrik, “The New Path Out of Poverty”, Project Syndicate, mai 2026 — https://www.project-syndicate.org/commentary/services-not-manufacturing-best-hope-for-developing-countries-by-dani-rodrik-2026-05
  2. Dani Rodrik, “Premature Deindustrialization”, Journal of Economic Growth, 2016 (travaux antérieurs sur la désindustrialisation prématurée, sans URL garantie)
  3. Nations unies, World Population Prospects 2024, projections démographiques Afrique subsaharienne
  4. OCDE, études sectorielles sur les coûts d’automatisation dans le textile et l’électronique, 2022-2024
  5. Journal d’un Progressiste, “Le nearshoring mexicain recule, l’avantage compétitif ne vaut rien sans les institutions” — https://journaldunprogressiste.fr/le-nearshoring-mexicain-recule-faute-dinstitutions-lavantage-competitif-ne-vaut-rien-sans-les-institutions/
  6. Journal d’un Progressiste, “Krugman et Aghion : comment les économistes peuvent lire les mêmes données et conclure l’inverse ?” — https://journaldunprogressiste.fr/krugman-et-aghion-lisent-les-memes-donnees-et-concluent-linverse/