L’Afrique a gagné neuf points sur cent en cinq ans dans sa capacité à détecter et contenir une épidémie. Ce bond mesurable, le score moyen continental passe de 32,4 à 41,5 sur 100 entre 2021 et 2026, selon l’Africa Health Security Index, dit quelque chose de réel sur ce que des investissements ciblés peuvent produire. Mais l’index note lui-même que le recul récent des financements américains et européens n’est pas encore intégré à ces chiffres, ce qui rend la progression plus fragile qu’elle n’y paraît.
L’essentiel
- Le score moyen de préparation aux pandémies en Afrique progresse de 32,4 à 41,5 sur 100 entre 2021 et 2026, soit +28 % en cinq ans (Africa Health Security Index 2026, NTI/Science for Africa Foundation).
- L’Afrique du Sud illustre l’effet d’investissements ciblés en biosécurité : son score dans ce pilier passe de 6 à 54 en cinq ans.
- Les financements extérieurs restent importants, particulièrement dans les pays à faible revenu, mais la part exacte de ces financements dans les progrès continentaux n’est pas établie par l’Index. Le retrait récent des aides américaines et européennes n’est pas encore reflété dans les données 2026.
- L’Afrique CDC et l’Union africaine appellent les États membres à accroître un financement domestique durable pour consolider ces acquis.
28 % de gain en cinq ans, un progrès à décoder
Neuf points sur cent en cinq ans, sur un continent de 54 États aux capacités sanitaires très inégales, constituent un résultat mesurable. L’Africa Health Security Index 2026, piloté par NTI et la Science for Africa Foundation, évalue six dimensions : prévention, détection, réponse, système de santé, normes internationales et environnement à risque. La progression africaine touche chacune d’elles, mais de façon inégale.
Les investissements post-Covid ont produit des effets mesurables. La pandémie de 2020 avait mis en lumière des lacunes profondes : laboratoires sous-équipés, systèmes de surveillance épidémiologique fragmentés, chaînes de commandement sanitaire inexistantes dans plusieurs pays. En réponse, des bailleurs, États-Unis via le PEPFAR et l’USAID, Union européenne via plusieurs instruments dont EU4Health, HERA et Global Health EDCTP3, ont injecté des fonds ciblés sur la détection précoce et la formation des personnels de santé publique. Les chiffres 2026 mesurent l’évolution globale des capacités depuis 2021, résultant d’investissements et réformes d’États, d’organisations régionales et de partenaires, sans isoler une vague de financements particulière.
Le cas de l’Afrique du Sud est le plus spectaculaire. Son score de biosécurité passe de 6 à 54 en cinq ans. Il s’agit là d’une transformation structurelle, pas d’un effet de bord statistique : le pays a investi dans ses laboratoires de référence, renforcé son réseau de surveillance génomique, héritage direct de sa capacité à séquencer le variant Omicron en novembre 2021, et professionnalisé ses équipes d’intervention rapide. L’Afrique du Sud prouve qu’un pays à revenu intermédiaire peut construire une architecture sanitaire solide quand les investissements s’accumulent sur plusieurs années.
Mais cette success story porte aussi sa mise en garde. L’Afrique du Sud dispose d’une base fiscale, d’institutions scientifiques et d’une capacité de gouvernance que la majorité des pays du continent n’a pas. Généraliser son cas à l’Afrique subsaharienne dans son ensemble serait trompeur.
Les limites du score
Le chiffre de 41,5 est celui d’une photographie prise avant que le paysage change. L’index lui-même le signale : le retrait des financements américains et européens, amorcé en 2025, n’est pas encore reflété dans les données de 2026.
Ce décalage temporel est important à comprendre. Les scores de préparation mesurent des capacités installées, des laboratoires qui existent, des protocoles validés, des personnels formés. Ils ne mesurent pas le flux de financement qui permet de les faire fonctionner. Un laboratoire construit avec des fonds USAID peut afficher un score élevé en 2026 tout en manquant de réactifs en 2027 si les budgets de fonctionnement ne suivent pas.
C’est ce que les économistes du développement appellent le piège de l’investissement ponctuel : on construit, on forme, on mesure les capacités, et on part. La capacité existe sur le papier mais dépend d’un flux externe pour rester opérationnelle. L’Africa Health Security Index 2026 photographie des capacités ; il ne garantit pas leur pérennité.
Les signaux récents ne sont pas rassurants. L’administration américaine a réduit les engagements du PEPFAR en 2025. La révision du cadre financier européen a réduit EU4Health de 1 milliard d’euros, tout en maintenant des financements européens pour des initiatives de santé mondiale. Ces réductions récentes de l’aide publique risquent d’affecter les capacités sanitaires, mais leur rythme et leur impact précis sur les dépenses de fonctionnement ne sont pas établis par cette source.
Le pari d’un progrès fragile : ce que Norberg ne résout pas seul
Johan Norberg, dans ses travaux sur le progrès matériel de long terme, documente avec rigueur comment des gains réels, espérance de vie, accès aux soins, réduction de la mortalité infantile, peuvent être mesurés et célébrés. Son argument est que le progrès est réel, cumulatif, et que le catastrophisme en efface la réalité. L’Africa Health Security Index 2026 lui donne partiellement raison : +28 % en cinq ans, c’est un fait, pas une illusion.
Norberg reconnaît lui-même, dans Peak Human, que le progrès reste fragile là où les institutions ne le consolident pas. Son optimisme se heurte à une contrainte que les données africaines rendent visible : un score qui progresse sur financement externe diffère d’un score qui progresse sur capacité institutionnelle propre. Le premier peut se renverser ; le second tend à se cumuler.
Daron Acemoglu et Simon Johnson, dans leur lecture des rapports entre institutions et technologie, apportent un contrepoint utile. Leur thèse établit que les gains technologiques et sanitaires ne se consolident que là où les institutions distribuent les bénéfices de façon durable. Sur le continent africain, l’enjeu tient autant à l’architecture institutionnelle qu’au financement : seule cette architecture transforme un investissement ponctuel en capacité permanente. Sans elle, chaque vague d’aide produit un progrès réversible.
Les deux lectures ne s’excluent pas. Elles définissent ensemble la condition du progrès sanitaire africain : il est réel (Norberg a raison), et il est conditionnel à une consolidation institutionnelle que les financements externes seuls ne peuvent pas produire (Acemoglu et Johnson ont raison aussi).
Les capacités et les limites de l’Afrique CDC
L’institution qui incarne le mieux la tentative de consolidation institutionnelle africaine est l’Africa CDC, le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies, basé à Addis-Abeba. Créé en 2017 sous l’égide de l’Union africaine, il a monté en puissance pendant la pandémie de Covid-19 et joue désormais un rôle de coordination entre les autorités sanitaires nationales.
L’Afrique CDC a des atouts réels. Il a coordonné les achats de vaccins via le mécanisme AVAT pendant la pandémie, développé des capacités de surveillance épidémiologique régionale, et construit un réseau de laboratoires de référence. Sa directrice générale, Jean Kaseya, a présenté le Fonds africain contre les épidémies comme un mécanisme visant à accroître l’autonomie et la rapidité de financement d’Africa CDC.
Mais l’Afrique CDC dépend elle-même de financements externes pour une large part de son budget de fonctionnement. L’Union africaine, qui l’héberge, peine à collecter les contributions de ses États membres. Plusieurs pays du continent ont des arriérés de cotisation. L’institution est forte en coordination et en normes ; elle est plus fragile en capacité de financement autonome.
L’écart entre l’ambition institutionnelle et la réalité budgétaire précise les conditions du succès. L’Afrique CDC peut devenir le pivot de la préparation aux pandémies à condition que les États membres augmentent leurs contributions, ce qui suppose une décision politique que les chiffres actuels ne permettent pas de tenir pour acquise.
La même tension traverse les systèmes de santé européens, où la dépendance à des architectures institutionnelles anciennes fragilise la capacité d’adaptation. L’enjeu de la consolidation institutionnelle en santé n’est pas propre à l’Afrique.
Les États qui financent leur propre résilience
Quelques pays africains ont commencé à internaliser la logique du financement souverain en santé. Le Rwanda est le cas le plus documenté. Le pays a renforcé plusieurs capacités de préparation, mais aucune ligne budgétaire nationale récente explicitement consacrée à l’amélioration générale de ces capacités n’est documentée. Son score dans l’index 2026 progresse à un rythme plus régulier que la moyenne continentale, et sa trajectoire est moins exposée au choc du retrait des bailleurs.
Le Ghana a suivi une logique comparable avec son fonds de préparation aux urgences sanitaires, créé dans le sillage de l’épidémie d’Ebola. Le Kenya a renforcé son Centre national de surveillance épidémiologique avec des lignes budgétaires nationales.
Ces exemples ne représentent pas la norme africaine. Mais ils montrent que la transition entre dépendance externe et financement souverain est possible, et qu’elle suit un chemin identifiable : décision politique explicite, ligne budgétaire protégée, institution nationale forte. Ce chemin demande du temps, et il demande que les bailleurs extérieurs continuent d’assurer la transition, plutôt que de se retirer brutalement.
Le calendrier est déterminant. Si le retrait des aides américaines et européennes intervient avant que les États aient consolidé leurs capacités de financement autonome, le recul des financements menace la pérennité et l’extension des capacités, sans permettre d’affirmer qu’elles ne peuvent déjà plus fonctionner.
La solidité du progrès à l’épreuve de 2032
À l’horizon 2032, l’Africa Health Security Index publiera ce qui sera, pour ce cycle d’investissement post-Covid, le bilan de consolidation. Deux trajectoires sont plausibles.
Dans la première, l’Afrique CDC a réussi à convaincre ses États membres d’augmenter leurs contributions. Une dizaine de pays ont mis en place des fonds souverains de préparation. Les laboratoires construits avec des fonds extérieurs fonctionnent sur des budgets nationaux. Le score continental franchit 50 sur 100, pour la première fois dans une zone de préparation qualifiée d‘“adéquate” par les standards internationaux. Cette trajectoire suppose une décision politique dans les deux ou trois prochaines années, un calendrier court.
Dans la seconde, le retrait de financements extérieurs s’est accentué, mais l’absence générale de transition organisée n’est pas établie. Nombreux sont les États dont les budgets de santé ne permettent pas de compenser ce retrait. Les laboratoires fonctionnent au ralenti. La surveillance épidémiologique perd en sensibilité. Le score moyen continental pourrait plafonner ou progresser plus lentement, sans que les capacités installées aient pour autant disparu, elles seraient simplement sous-utilisées.
Une prochaine épidémie révèle l’écart entre le score et la capacité réelle.
Entre les deux, les signaux qui permettront de lire la trajectoire sont lisibles. Le premier : le niveau de collecte des contributions des États membres à l’Union africaine, publié chaque année. Le deuxième : le nombre de pays qui créent une ligne budgétaire nationale dédiée à la préparation aux pandémies dans leurs lois de finances 2026-2028. Le troisième : la capacité de l’Afrique CDC à lever des obligations sur les marchés régionaux de capitaux, indépendamment des bailleurs bilatéraux.
Ces signaux ne demandent pas de chiffres futurs imaginaires. Ils demandent une décision politique dans le présent. C’est ce que le score de 41,5 ne peut pas mesurer, et ce que les dirigeants africains et leurs partenaires internationaux ont encore la capacité d’orienter.
Sources
- Africa Health Security Index 2026, NTI & Science for Africa Foundation
- Johan Norberg, Peak Human, johanmorberg.se
- Daron Acemoglu & Simon Johnson, Power and Progress (2023), sur les conditions institutionnelles de la diffusion des gains technologiques
- Africa CDC, rapports d’activité annuels, africacdc.org
- Union africaine, mécanisme AVAT (African Vaccine Acquisition Trust), documentation officielle



