Le commerce mondial des biens culturels a doublé en moins de vingt ans, dépassant 254 milliards de dollars en 2023, selon le rapport Re|Shaping Policies for Creativity de l’UNESCO (Secteur Culture). La plupart des gouvernements pilotent pourtant leurs politiques culturelles à l’aveugle, faute d’indicateurs comparables d’un pays à l’autre. Le nouveau cadre statistique publié par l’UNESCO en 2025 tente de combler cet écart, en rouvrant une question que les économistes du progrès posent depuis longtemps : ce que l’on mesure vraiment quand on mesure la culture.
L’essentiel
- Le commerce mondial des biens culturels a atteint 254 milliards de dollars en 2023, soit environ le double de 2005, selon le rapport Re|Shaping Policies for Creativity de l’UNESCO (Secteur Culture).
- Les systèmes statistiques nationaux restent trop hétérogènes pour permettre des comparaisons fiables : le cadre 2025 de l’UNESCO propose un langage commun aux ministères de la culture du monde entier.
- L’enjeu central est de mesurer aussi les pratiques non marchandes, la participation communautaire et les effets sur la cohésion sociale, pas seulement les exportations et les revenus.
- Deux trajectoires se dessinent : une mesure élargie qui oriente les financements publics vers les usages culturels les plus larges, ou une capture marchande qui rend invisibles les pratiques hors marché.
- Le nombre de pays adoptant le cadre dans leurs statistiques officielles sera le premier signal pour évaluer si l’outil tient ses promesses.
Doubler de valeur sans se faire comprendre
254 milliards de dollars. Le chiffre est net, la progression impressionnante. En moins de deux décennies, les échanges internationaux de biens culturels ont été multipliés par deux. Livres, films, jeux vidéo, musique enregistrée, artisanat d’art : le marché mondial de la culture a démontré sa vitalité bien au-delà des crises financières et de la parenthèse pandémique.
Mais ce doublement masque une difficulté structurelle. Quand la Corée du Sud comptabilise ses exportations musicales, elle inclut les concerts, les licences et parfois les formations. Quand la France mesure son industrie cinématographique, elle intègre les coproductions européennes d’une façon que l’Allemagne ne reproduit pas. Quand le Brésil estime la valeur de sa production culturelle, il incorpore des pratiques informelles que le Royaume-Uni ne reconnaît pas comme secteur économique. Résultat : les 254 milliards sont réels, mais les composantes nationales qui s’y ajoutent ne parlent pas la même langue.
Cette tour de Babel statistique a des conséquences concrètes. Un ministre de la culture qui veut justifier un budget supplémentaire pour les arts vivants face à son homologue des finances ne dispose pas d’un référentiel partagé pour démontrer le rendement social de cet investissement. Un négociateur commercial qui défend les exceptions culturelles dans un accord bilatéral s’appuie sur des données incomparables avec celles de son interlocuteur. Un chercheur qui veut évaluer si les politiques d’accès à la culture réduisent les inégalités sociales se heurte à des définitions nationales qui varient d’un continent à l’autre.
C’est précisément ce problème que le cadre statistique 2025 de l’UNESCO entend résoudre.
Un langage commun pour des réalités très différentes
Le nouveau Framework for Cultural Statistics de l’UNESCO, publié en 2025 par l’Institut de statistique de l’organisation, propose une architecture conceptuelle en plusieurs couches. Au premier niveau, une définition harmonisée des 7 domaines culturels : patrimoine culturel et naturel, arts du spectacle, arts visuels et artisanat, livres et presse, audiovisuel, design, musique. Les médias transversaux et la création numérique ne constituent pas des domaines culturels distincts dans ce cadre. Au second niveau, une distinction entre production marchande et pratiques non marchandes. Au troisième, une série d’indicateurs sur la participation culturelle, l’accès et la diversité.
Ce travail de standardisation dépasse le seul plan technique. Décider ce qui entre dans le périmètre de la culture, c’est décider ce qui sera financé, protégé ou promu. L’économiste britannique Diane Coyle, dont les travaux sur la mesure du progrès dans l’économie des données font autorité, a montré que nos systèmes statistiques héritent de choix faits au XXe siècle, à une époque où l’économie immatérielle était marginale.
Le résultat est un PIB qui sait compter une voiture construite mais pas une chanson streamée un milliard de fois, une salle de concert pleine mais pas la transmission informelle d’un savoir-faire artisanal entre générations. Les cultures numériques et non marchandes restent largement sous-estimées dans les comptes nationaux, ce qui fausse les arbitrages budgétaires au détriment des secteurs les moins visibles statistiquement.
Le cadre 2025 tente de corriger cette asymétrie en incorporant explicitement les pratiques culturelles hors marché. Festivals de quartier, cérémonies traditionnelles, ateliers communautaires, transmission orale du patrimoine : autant d’activités qui contribuent à la cohésion sociale sans générer de revenus mesurables, et qui risquent de disparaître des radars si les politiques publiques s’alignent uniquement sur les données commerciales. L’effort de l’UNESCO rejoint en cela la réflexion portée depuis plusieurs années par la Commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social, qui plaidait pour des indicateurs composites dépassant le seul flux monétaire.
Le doublement des échanges et ses angles morts
Le chiffre brut de 254 milliards laisse dans l’ombre une question de distribution : ce doublement profite à l’ensemble des acteurs culturels mondiaux, ou se concentre sur quelques industries et quelques géographies.
Les données disponibles indiquent que les flux commerciaux culturels restent très concentrés. La Chine est le premier exportateur mondial de biens culturels, suivie notamment par les États-Unis. Pour autant, les pays en développement représentent 46 % des exportations mondiales de biens culturels en 2023, ce qui relativise l’image d’une domination exclusive des seuls pays riches. La situation est en revanche très différente pour les services culturels, où les pays en développement ne comptent que pour 20 % des exportations. La Corée du Sud constitue un cas notable parmi les économies émergentes, avec la montée en puissance mondiale de la K-pop et des séries télévisées.
Cette géographie des échanges soulève une tension que la simple croissance agrégée ne résout pas. Si les flux commerciaux doublent mais que la concentration s’accroît simultanément, l’indicateur global peut masquer un appauvrissement de la diversité culturelle mondiale. C’est l’un des angles morts que le rapport de l’UNESCO intitulé Re|Shaping Policies for Creativity 2026 tente d’adresser, en examinant comment les politiques nationales peuvent à la fois soutenir leurs industries créatives et préserver la pluralité des expressions culturelles face à la standardisation qu’induisent les plateformes numériques mondiales.
L’essor des industries numériques complique encore le tableau. Une chanson produite à Lagos, distribuée via Spotify depuis la Suède, écoutée à Paris et dont les droits sont gérés depuis Londres illustre l’embarras statistique : les systèmes actuels, construits pour des échanges de biens physiques ou de licences clairement localisées, peinent à tracer ces flux dématérialisés.
Le cadre 2025 propose des catégories pour les services culturels numériques, mais leur implémentation reste un défi pratique pour les instituts statistiques nationaux, notamment dans les pays où les capacités administratives sont limitées.
Cet enjeu est directement lié à une dynamique plus large : comme l’illustre l’expansion numérique en Chine et en Mongolie, l’accès aux plateformes numériques se développe rapidement dans des contextes très différents, mais les outils pour mesurer ce que cela produit culturellement font souvent défaut.
La participation culturelle, l’angle mort des statistiques actuelles
Si la valeur marchande reste la plus facile à mesurer, c’est elle qui risque de dominer les arbitrages si rien d’autre n’est quantifié. L’un des apports les plus importants du cadre 2025 est de rendre les pratiques de participation culturelle statistiquement visibles.
Cette notion recouvre la fréquentation des bibliothèques, des musées, des festivals. Elle englobe la pratique amateur de la musique, du théâtre, des arts plastiques. Elle inclut la participation aux traditions culturelles locales, la lecture, ainsi que les pratiques numériques de consommation et de création culturelle.
Ces activités ne génèrent pas nécessairement de transactions commerciales mesurables, mais elles constituent le tissu quotidien de la vie culturelle pour la grande majorité des populations.
Les rares pays qui ont développé des enquêtes solides sur la participation culturelle, les pays scandinaves, le Canada, l’Australie, disposent d’une image bien plus fine de leur vie culturelle que les pays qui se contentent de comptabiliser les industries créatives. Ils peuvent notamment montrer que l’accès à la culture varie fortement selon le revenu, l’éducation, la géographie ou l’origine sociale, et calibrer leurs politiques en conséquence.
Pour les pays qui n’ont pas encore ces capacités, le cadre UNESCO fournit une méthodologie reproductible. Il s’agit d’un point d’entrée concret pour les ministères de la culture des pays à revenu intermédiaire qui souhaitent argumenter devant leur ministre des finances, mais manquent des données pour le faire. L’initiative rejoint, dans un registre différent, l’effort documenté par l’expérience de Rabat qui a fait du livre une politique urbaine mesurable et justifiable budgétairement.
Les indicateurs décideront à notre place
La dimension prospective du cadre 2025 dépasse largement la question technique de la comparabilité statistique. Les indicateurs qu’un pays choisit d’adopter définissent ce qui sera rendu visible aux décideurs publics, et donc ce qui sera financé, protégé ou ignoré. Cet effet structurant mérite d’être examiné directement.
Deux trajectoires sont plausibles à l’horizon 2030-2040. Dans la première, les pays adoptent progressivement le cadre dans sa version complète, en combinant données commerciales, indicateurs de participation et mesures de diversité culturelle. Cette convergence permettrait des comparaisons internationales fiables sur l’ensemble du spectre culturel, du film blockbuster à l’atelier de poterie communautaire. Les financements publics pourraient alors s’appuyer sur une base d’évidence qui tient compte des pratiques non marchandes et de la cohésion sociale, pas uniquement de la valeur exportable. Les festivals locaux, les bibliothèques de quartier, la transmission des langues minoritaires deviendraient statistiquement comparables aux exportations musicales ou aux recettes cinématographiques.
Dans la seconde trajectoire, seuls les secteurs générant des données commerciales facilement disponibles adoptent les nouveaux standards. Les industries du jeu vidéo, du streaming et de la mode adoptent les catégories UNESCO parce qu’elles les avantagent dans les négociations commerciales. Les pratiques informelles et non marchandes continuent de ne pas être enquêtées, faute de moyens ou d’intérêt politique. Les financements publics se concentrent mécaniquement sur ce qui est visible statistiquement, c’est-à-dire sur les industries créatives générant des revenus, au détriment des pratiques communautaires qui constituent pourtant le substrat de toute vie culturelle.
Cette seconde trajectoire n’est pas une hypothèse pessimiste : elle décrit simplement ce qui se passe quand un outil est disponible mais partiellement utilisé. L’économie politique de la mesure favorise les acteurs qui ont déjà les ressources pour produire des données sur eux-mêmes.
L’écart entre les deux trajectoires repose sur deux conditions que les chiffres ne garantissent pas. La première est politique : les gouvernements doivent reconnaître que la cohésion sociale et la diversité culturelle sont des objectifs de politique publique aussi légitimes que la croissance des exportations créatives, et allouer les budgets d’enquête en conséquence. La seconde est technique : les instituts statistiques des pays à revenu intermédiaire ont besoin de moyens pour conduire des enquêtes de participation culturelle robustes. Plusieurs pays africains et d’Asie du Sud-Est disposent aujourd’hui de statistiques culturelles fragmentaires, non comparables et concentrées sur les industries formelles. Combler cet écart demande un investissement durable en capacités humaines et méthodologiques, pas seulement l’adoption d’un nouveau cadre conceptuel.
Le signal le plus direct pour évaluer dans quelle direction le monde s’oriente sera simple à lire : le nombre de pays ayant effectivement intégré le cadre 2025 de l’UNESCO à leurs statistiques nationales officielles d’ici la fin de la décennie, et parmi eux, le nombre de pays ayant financé des enquêtes dédiées aux indicateurs de participation culturelle.
Un chantier utile, mais à construire par les États eux-mêmes
L’adoption d’un cadre statistique par une institution internationale ne préjuge pas de son implémentation nationale. L’UNESCO peut proposer des définitions, organiser des formations, publier des guides méthodologiques. Elle ne peut pas conduire les enquêtes à la place des instituts statistiques nationaux, ni obliger les ministères de la culture à réorienter leurs collectes de données.
L’histoire des standards statistiques internationaux invite à la prudence sur les délais. Le Système de comptabilité nationale des Nations Unies a mis plusieurs décennies à être adopté de façon homogène par les pays membres. Les statistiques d’éducation comparables à l’international, portées par l’OCDE via le programme PISA, ont nécessité des investissements substantiels et un long travail d’harmonisation conceptuelle. Rien n’indique que la culture sera plus rapide, dans un domaine où les définitions sont davantage chargées politiquement que dans l’éducation ou la santé.
Ce qui peut accélérer le mouvement, en revanche, c’est la demande politique nationale. Quand des gouvernements cherchent à argumenter leurs politiques culturelles face à des contraintes budgétaires croissantes, la disponibilité d’un cadre comparatif international crédible devient un outil de négociation. La Corée du Sud a ainsi construit une industrie statistique culturelle solide en partie parce que le gouvernement voulait documenter et amplifier le succès international de ses industries créatives. D’autres pays pourraient s’engager dans la même direction pour des raisons différentes : défense du patrimoine, justification de l’exception culturelle dans les accords commerciaux, mesure des effets des politiques d’accès à la culture.
L’enjeu est finalement celui de toute infrastructure intellectuelle : elle ne produit ses effets que si elle est utilisée. Les 254 milliards de dollars de commerce culturel mondial en 2023 représentent une réalité économique indéniable. La question ouverte par le cadre 2025 est de savoir si les décennies à venir seront pilotées par cette seule métrique, ou par un tableau de bord qui donne également à voir ce que la culture fait aux sociétés au-delà de ce qu’elle leur rapporte.
Sources
- UNESCO Institute for Statistics, 2025 UNESCO Framework for Cultural Statistics
- UNESCO, Re|Shaping Policies for Creativity 2026 (rapport sans URL garantie, disponible sur le site de l’UNESCO)
- Diane Coyle, GDP: A Brief but Affectionate History (Princeton University Press, 2014) et travaux ultérieurs sur la mesure de l’économie immatérielle
- Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi, Rapport sur la mesure de la performance économique et du progrès social, 2009 (disponible sur le site de l’OCDE)
- UNESCO Re|Shaping Policies for Creativity 2026 – chiffre 254 milliards
- UNESCO Institute for Statistics – FCS 2025
- UNESDOC – FCS 2025 Part I: Concepts and Definitions (domaines culturels)
- UNESCO UIS – New Report on Global Flow of Cultural Goods (2016, données 2013)
- LSE Review of Books – Diane Coyle, The Measure of Progress
- Ministère de la Culture France – Chiffres clés cinéma 2024