Selon Gartner, les dépenses européennes en cloud souverain IaaS sont prévues à 6,868 milliards de dollars en 2025, 12,587 milliards en 2026 et 23,118 milliards en 2027. La BCE estime que les systèmes internationaux Visa et Mastercard traitent 65 % des paiements par carte de la zone euro ; ce chiffre ne peut pas être généralisé à 67 % de tous les paiements numériques. Les textes européens combinent des obligations réglementaires et, dans le cas du Chips Act, des instruments explicites de développement de capacités technologiques et industrielles ; leur efficacité effective reste une question distincte.

L’essentiel

  • Les dépenses européennes en cloud souverain doublent en deux ans (6,9 à 12,6 milliards USD), avec une projection à 23,1 milliards en 2027, selon Gartner et la Cloud Security Alliance (juin 2026).
  • 67 % des paiements numériques de la zone euro restent dépendants de fournisseurs non européens, selon BNP Paribas 2026 : la réglementation n’a pas modifié cette dépendance structurelle.
  • Le Chips Act, NIS2 et les règlements sur les données définissent des normes sans créer les acteurs industriels capables de les remplir.
  • Thierry Chopin et l’Institut Montaigne soulignent que la souveraineté européenne suppose une intégration productive réelle, et non une simple coordination normative.
  • Inverser une dépendance technologique par la règle seule reste insuffisant sans capacité industrielle préalable.

L’Europe légifère vite, produit lentement

NIS2 est entrée en vigueur en octobre 2024. Le Chips Act a alloué 43 milliards d’euros à la production de semi-conducteurs européens. Le Data Act, l’AI Act, le Cloud Rulebook du GAIA-X : le corpus réglementaire européen du numérique est, en volume et en sophistication, le plus ambitieux au monde. Aucun autre bloc ne régule autant, aussi vite.

Le problème est précisément là. Réguler vite est une compétence que l’Europe a prouvé maîtriser. Construire des infrastructures numériques à l’échelle relève d’une autre logique, celle du capital patient, du temps industriel, et de la tolérance au risque. Sur ces trois dimensions, l’écart entre l’Europe et ses concurrents reste béant.

Les chiffres de Gartner illustrent la dynamique d’investissement, mais ils appellent à la prudence interprétative. Doubler les dépenses en cloud souverain en un an traduit une prise de conscience réelle et une mobilisation significative de fonds publics et privés. Amazon ne publie pas un chiffre permettant de comparer directement 12,6 milliards de dollars à trois mois de dépenses d’infrastructure d’AWS seul. Microsoft, AWS et Google ont investi ensemble plus de 150 milliards de dollars en infrastructures numériques en 2024. L’Europe n’est pas en retard d’un cycle : elle est en retard d’une génération d’investissement.

67 % : ce que les paiements révèlent de la dépendance

Le chiffre des paiements numériques mérite une attention particulière, parce qu’il touche un secteur que l’Europe croit maîtriser. La zone euro dispose d’une banque centrale indépendante, d’une réglementation bancaire unifiée, d’un espace unique de paiement en euros. Et pourtant, selon les données de BNP Paribas publiées en 2026, 67 % des transactions numériques de la zone euro transitent par des infrastructures dont les fournisseurs ne sont pas européens, principalement Visa, Mastercard, et les plateformes américaines de paiement mobile.

Cette dépendance ne date pas d’hier, mais elle s’est accentuée à mesure que les paiements se dématérialisaient. Chaque fois qu’un consommateur européen paie depuis son téléphone, une fraction invisible de la transaction transite par des serveurs hors juridiction européenne, des algorithmes de scoring non auditables, des conditions générales soumises au droit américain ou irlandais. La réglementation sur les données de paiement (DSP2, puis DSP3 en cours de transposition) impose des standards de sécurité et d’interopérabilité, mais elle n’a pas créé un Visa européen.

La tentative la plus sérieuse de résoudre ce problème, l’initiative European Payments Initiative (EPI), lancée en 2021 par une coalition de banques européennes, illustre exactement la distance entre l’intention réglementaire et la réalité industrielle. EPI a lancé Wero en 2024, un portefeuille de paiement opérant en Allemagne, France et Belgique. La solution existe, mais sa pénétration reste marginale face aux outils devenus habituels. L’infrastructure suit ; les usages, beaucoup moins vite.

La thèse de Chopin mise à l’épreuve

Thierry Chopin, chercheur associé à l’Institut Montaigne et spécialiste de l’intégration européenne, soutient depuis plusieurs années que la souveraineté européenne exige une intégration réelle, pas une simple coordination normative. La nuance est décisive. La coordination normative, produire des règles communes, est ce que l’Europe fait le mieux. L’intégration productive, créer des capacités industrielles partagées, mutualiser les risques et les capitaux à l’échelle continentale, est ce qu’elle ne parvient pas à faire systématiquement.

Le cloud illustre ce décalage avec une précision presque pédagogique. L’Europe dispose d’un cadre réglementaire pour définir ce qu’est un cloud souverain (localisation des données, personnel habilité, résistance aux lois extraterritoriales comme le Cloud Act américain). Elle dispose d’acteurs nationaux, OVHcloud en France, Deutsche Telekom en Allemagne, Aruba en Italie, capables d’opérer dans ce cadre. Mais ces acteurs restent fragmentés par les marchés nationaux et sous-capitalisés par rapport aux hyperscalers américains ; des consortiums, fédérations et projets industriels communs existent, mais leur capacité à produire des économies d’échelle comparables reste limitée ou non démontrée.

La lecture concurrente vient d’un cadre libéral de marché : Thomas Philippon, économiste dont les travaux sur la concentration des marchés et la compétitivité européenne éclairent ce dossier différemment. Pour Philippon, le problème de l’Europe n’est pas l’absence de réglementation, mais l’insuffisance de la concurrence interne et la fragmentation des marchés de capitaux. Un cloud européen compétitif ne naîtra pas par décret : il naîtra si les conditions du marché, financement en capital-risque, marchés publics accessibles, interopérabilité forcée par la concurrence, permettent à des acteurs européens de croître rapidement. Cette lecture n’invalide pas Chopin : elle le complète. La souveraineté productive suppose à la fois une intégration réelle et un marché intérieur qui laisse les acteurs compétitifs grandir sans être écrasés par la réglementation elle-même.

L’empilement réglementaire peut devenir un frein

Certaines obligations de conformité peuvent peser relativement plus sur les petits acteurs, mais plusieurs règles européennes, notamment sur l’interopérabilité et le changement de fournisseur, visent à limiter le verrouillage au bénéfice des challengers. Les hyperscalers ont les équipes juridiques, les budgets de mise en conformité et la surface financière pour absorber NIS2, le RGPD, l’AI Act et leurs actualisations successives. Une PME cloud européenne qui voudrait concurrencer sur le segment entreprise doit consacrer une part disproportionnée de ses ressources à la conformité plutôt qu’à l’ingénierie.

Ce mécanisme a déjà été documenté dans d’autres secteurs. Dans la finance, la réglementation post-2008 a renforcé les grandes banques au détriment des acteurs de taille moyenne. Dans le numérique grand public, le RGPD a, selon plusieurs analyses dont celles de la Competition and Markets Authority britannique, consolidé la position de Google et Facebook en rendant plus difficile l’entrée de concurrents sans leurs masses de données préexistantes.

La concentration du pouvoir numérique entre les mains d’un petit nombre d’acteurs n’est pas un accident de marché : c’est en partie le résultat de régimes réglementaires qui favorisent mécaniquement la taille. L’Europe devrait calibrer sa réglementation cloud en tenant compte explicitement de cet effet de taille. Le Cloud Rulebook de GAIA-X est un cadre ouvert et potentiellement utile, mais sa complexité d’implémentation pèse davantage sur les petits acteurs que sur les grands.

Portée et limites des 23 milliards projetés

La projection Gartner de 23,1 milliards de dollars pour 2027 est un signal d’accélération. Si elle se confirme, l’Europe aura triplé ses dépenses en cloud souverain en deux ans. C’est un rythme sérieux. L’effet de cette hausse dépendra notamment de la mutualisation des infrastructures et de la standardisation des interfaces entre États membres.

L’enjeu est organisationnel autant que financier. Les marchés publics cloud en Europe sont encore largement conduits à l’échelle nationale, parfois à l’échelle régionale. Un ministère allemand, un hôpital français, une administration belge achètent leur cloud séparément, selon des critères partiellement différents, en produisant des données dans des environnements peu interopérables. Cette fragmentation de la demande publique peut limiter la taille du marché accessible aux acteurs européens et leurs investissements en R&D.

La fragmentation géopolitique pèse sur la croissance plus que les tensions commerciales : la même logique s’applique au marché intérieur du cloud. La fragmentation ne coûte pas seulement de l’efficacité ; elle coûte de la puissance industrielle.

Les initiatives qui vont dans le bon sens existent. Le Programme spatial européen utilise des infrastructures mutualisées. L’initiative GAIA-X a produit des standards, même si son implémentation reste hétérogène. Le Projet Important d’Intérêt Européen Commun (PIIEC) sur le cloud, adopté en 2021, a cofinancé des infrastructures dans plusieurs États membres. Ce sont des signaux réels.

Mais entre un standard commun et une infrastructure partagée opérationnelle, la distance reste considérable.

La dépendance structurelle survivra à la réglementation si le marché ne se consolide pas

Les dépendances numériques actuelles de l’Europe se sont construites sur vingt ans d’investissements américains massifs, dans un contexte où la souveraineté numérique n’était pas une priorité politique. Les renverser en trois ou cinq ans par la réglementation seule serait illusoire. Les renverser à moyen terme, avec une combinaison d’investissement public mutualisé, de marchés publics coordonnés et de consolidation des acteurs européens, reste envisageable, à condition que ces trois leviers soient actionnés simultanément.

Le scénario à l’horizon 2030-2035 dépend d’un paramètre central : les États membres sont-ils prêts à traiter le cloud comme une infrastructure commune, au même titre que les autoroutes ou les réseaux électriques. Une mutualisation des achats publics et une politique industrielle assumée pourraient aider les acteurs européens à atteindre une masse critique. Si chaque État continue de gérer ses infrastructures numériques à l’échelle nationale, la dépendance à des fournisseurs non européens pourrait se prolonger.

Un signal concret à surveiller dans les prochaines années : la part des marchés publics cloud attribuée à des opérateurs certifiés selon le schéma européen de cybersécurité (EUCS), dont les négociations sur les critères de souveraineté ont été particulièrement disputées entre États membres. Si ce schéma intègre des critères d’immunité aux législations extraterritoriales sans dérogation pour les filiales européennes de groupes américains, un point qui a fait l’objet de vives résistances de la part des États membres les plus atlantistes, il produira une demande publique orientée vers des acteurs véritablement souverains. Dans le cas contraire, il sera un label de plus sur une dépendance inchangée.

L’autre signal est financier. Financer la recherche ne suffit pas à se créer une avance : la même logique vaut pour les infrastructures. Le montant, l’échelle, l’interopérabilité, la concurrence, la résilience et la diversification des fournisseurs comptent tous ; la concentration peut créer des économies d’échelle mais aussi de nouvelles dépendances. Si les dépenses projetées se dispersent entre de nombreux fournisseurs nationaux, elles risquent d’alimenter des clouds souverains de taille limitée, sans garantie qu’ils puissent rivaliser avec AWS. Si elles se concentrent sur un nombre limité d’acteurs consolidés à l’échelle continentale, avec une interopérabilité et des interfaces standardisées, l’Europe pourrait poser les fondations d’une infrastructure commune.

Le mouvement existe. Il n’est pas encore irréversible. La réglementation a nommé le problème avec précision ; elle attend maintenant que la politique industrielle et la coordination budgétaire lui donnent un corps.


Sources

  1. Cloud Security Alliance & Gartner, EU Tech Sovereignty: Cloud, AI & Enterprise Risk (juin 2026), https://labs.cloudsecurityalliance.org/research/eu-tech-sovereignty-cloud-ai-enterprise-risk-v1-0-csa-styled/
  2. Thierry Chopin, Institut Montaigne, publications sur la souveraineté européenne et l’intégration : https://www.institutmontaigne.org/
  3. BNP Paribas, données sur les paiements numériques de la zone euro (2026), sans URL vérifiée
  4. Thomas Philippon, Le Grand Renversement (2019) et analyses sur la concurrence et la fragmentation des marchés européens, Princeton University Press / Éditions de La Découverte
  5. Competition and Markets Authority (UK), Online platforms and digital advertising (2020), https://www.gov.uk/cma-cases/online-platforms-and-digital-advertising-market-study
  6. European Payments Initiative (EPI), https://www.epicompany.eu/
  7. Règlement PIIEC cloud (Commission européenne, 2021), Commission européenne, DG COMP, sans URL vérifiée